Nomination - Centre d'art

Denis Berthomier : directeur général du Centre Pompidou

Après vingt années d’expérience, l’énarque habitué à naviguer dans les établissements culturels affronte une transition délicate au Centre Pompidou

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 16 juin 2015 - 2006 mots

PARIS

L'ancien conseiller culturel à Matignon Denis Berthomier a pris la suite d'Agnès Saal à la direction générale du Centre Pompidou.

« Un directeur général ? Il fait tout ce que les autres ne font pas ». C’est ainsi que résume placidement Denis Berthomier, un serviteur de l’État qui, à 48 ans, après une expérience dans plusieurs établissements culturels, est aujourd’hui confronté aux changements vécus par le Centre Pompidou. L’établissement est désormais atteint par l’enquête ouverte à l’encontre d’Agnès Saal, qui le précédait à ce poste, soupçonnée par la Justice d’avoir abusé de ses avantages à des fins personnelles. Un tourment dont se serait bien passé le nouveau président, Serge Lasvignes. Longtemps préposé à la coordination de l’action gouvernementale, ce haut fonctionnaire a succédé à Alain Seban avec un problème de légitimité, que ne peut encore suffire à compenser un caractère affable. Cette nomination surprise a été habillée d’un discours de circonstance par une ministre de la Culture dépassée. Fleur Pellerin s’est efforcée de la faire passer pour une opération stratégique, visant à mettre un terme à une présidence toute puissante du Centre. Le ministère a ainsi parlé de retrouver la polyvalence innée à Beaubourg, en redonnant de l’espace en son sein à l’Institut de recherche musicale (c’est de la blague) et au Musée national d’art moderne. Bernard Blistène, qui en a la charge, n’a pas l’air convaincu.

« Écologiser » Beaubourg
Et le directeur général, lui qui connaît bien les rouages de cette usine multicolore ? Voit-il s’ouvrir devant lui un champ inespéré ? Il lève les sourcils au ciel avec un sourire : « Le Gouvernement n’a pas modifié les statuts de l’établissement : il y a toujours un président, secondé d’un directeur général qui lui est hiérarchiquement rattaché. Ce qui peut se modifier ne relève que de l’usage ». À l’évidence cependant, le tempérament de Serge Lasvignes le porte davantage à « une pratique plus collégiale » que ses prédécesseurs. En revanche, le numéro deux, c’est bien Denis Berthomier. À Versailles, où il a occupé auparavant le poste d’administrateur général, il eut ainsi quelques escarmouches à fleurets mouchetés avec Béatrix Saule, qui voyait assez mal la conservation passer au troisième rang. Au Centre Pompidou, il trouve ainsi normal de participer aux commissions d’acquisition, ce qu’Agnès Saal ne faisait jamais.

Sa présence, au terme de l’hyper-présidence d’Alain Seban, assure du moins une certaine continuité. Denis Berthomier se garde bien de présager les grandes lignes qui devraient être arrêtées à l’automne par son nouveau patron. Le raccrochage de la collection, déjà effectif au cinquième étage, doit se poursuivre au niveau inférieur. Mais le grand enjeu va être désormais de « traiter l’état général du bâtiment ». À force d’être réparé de bric et de broc, le Centre Pompidou accuse son âge. Il aurait bien besoin d’un nouveau grand chantier, sous un schéma directeur de travaux (sans parler du refuge pour SDF, bien installée désormais devant la façade rue Beaubourg, dont la vue doit surprendre plus d’un touriste).

Outre la régulation des flux de la bibliothèque publique et la restauration des escaliers mécaniques, qui tombent régulièrement en panne, le directeur général verrait bien une réflexion s’ouvrir sur « le fonctionnement énergétique » d’un bâtiment édifié à une époque où le mot « écologie » n’existait pas en politique : « prendre la décision de réhabiliter un tel monument emblématique, pour le remettre aux normes environnementales, ce pourrait être un beau geste alors que la France s’engage dans la COP21 », le sommet de l’ONU sur l’environnement en fin d’année. Dans l’héritage laissé par Alain Seban, il est séduit par le succès du centre qui vient de s’ouvrir pour quatre ans à Malaga, grâce à un fort investissement des collectivités locales. Cette formule a l’avantage de « mettre du moyen terme » dans la présentation des collections à l’extérieur, ce qui lui semble plus adapté que la multiplication des expositions temporaires clé en main « au prix d’une tension très forte sur les équipes ». Il n’a pas l’air convaincu cependant par l’idée de répéter un Centre Pompidou provisoire en France. Les avanies subies à Metz, où il se rend régulièrement, ne peuvent qu’inciter à la retenue tout établissement éventuellement tenté par des partenariats en province. C’est le dossier le plus difficile dont hérite Serge Lasvignes : après le psychodrame au moment de boucler le budget, les collectivités ne parviennent pas à s’accorder pour pérenniser leur soutien, de sorte qu’Emma Lavigne, la nouvelle directrice du centre lorrain, n’a pas de visibilité sur ses opérations au-delà de six mois. À terme, le Centre Pompidou risque de voir son image s’endommager, ce qui signerait la fin d’une expérience pionnière de décentralisation et constituerait un très mauvais signe envoyé à la culture à la veille des remaniements territoriaux, dont personne ne songe à examiner et encadrer l’impact sur le secteur.

Un amateur de chiffres
Ce gestionnaire qui se départ rarement de son calme est né à Annecy en 1967 dans une famille de « cadres moyens », sa mère enseignant l’histoire-géographie au collège, son père travaillant dans le bâtiment et le secteur social. À 19 ans, le jeune homme, qui ne s’était pas encore laissé pousser la  barbe, se rend à Paris pour préparer les hautes écoles. Il apprend les langues (il parle couramment anglais et allemand, une qualité rare dans la fonction publique). Des sciences politiques il passe à l’ENA. Il n’adhère pas à « la mode » de la dénonciation du système des grandes écoles, lui qui a pu bénéficier de la promotion républicaine. Il effectue son stage à Nantes, où il fait la rencontre d’un élu très engagé, Jean-Marc Ayrault, qu’il retrouvera à Matignon. Sorti treizième de l’ENA, il passe à la Cour des comptes où il opère plusieurs contrôles, du théâtre de Chaillot à l’Académie de France à Rome, en passant par l’Opéra de Paris. Avec Jérôme Savary, à Chaillot, confie-t-il, « c’était sympa, et sportif ». À la Villa Médicis, Bruno Racine trouvait qu’il aurait pu davantage s’attarder sur les enjeux que sur la sécheresse des chiffres. Artistes et caciques appréciaient moyennement le passage d’un jeune homme venu contrôler leurs comptes, mais ils reconnaissent sa rigueur courtoise. Bruno Racine pense aujourd’hui qu’il fait « un excellent directeur général au Centre Pompidou ».

En 2000, sur l’instigation de Pierre Joxe, son président à la Cour des comptes, le jeune énarque entre au cabinet de Michel Sapin, ministre de la Fonction publique, comme « super Sisyphe », autrement dit conseiller à la réforme de l’État. Il ne perd pas la culture de vue, puisque, en 2002, il est chargé de rédiger avec Serge Toubiana un état des lieux du patrimoine cinématographique et des propositions pour y remettre un peu d’ordre. Il aborde alors sa carrière dans les établissements publics. En 2003, le ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, qui ne lui tient pas grief de ses convictions de gauche, l’appelle à la direction du Centre des monuments nationaux (CMN), aux côtés de Jacques Renard. Cet été 2003, il faut gérer la réaction à la canicule dans une centaine de monuments nationaux où se pressent les touristes. Au château de Chambord, un plafond s’écroule au moment de la visite. Enfin, la présidente du CMN, Isabelle Lemesle, est conduite à la démission, après des révélations sur la rénovation de ses bureaux, une glorieuse habitude de la République française. En janvier 2007, Berthomier démissionne du Centre pour se rapprocher de la vie politique. Son flair dans ce domaine ne doit pas être à la hauteur de sa rectitude en tant que fonctionnaire, car il choisit d’accompagner la campagne de Ségolène Royal. Berthomier s’en tire plutôt bien, puisqu’il s’occupe des comptes, qui ne souffriront pas l’ombre d’une contestation. « C’est une grande fierté pour moi d’être resté anonyme ! », ironise-t-il, en faisant allusion aux ennuis judiciaires d’Éric Woerth ou de Nicolas Sarkozy pour leur gestion financière de campagnes électorales.

Cet amateur d’art lyrique s’est aussi occupé une dizaine d’années de la comptabilité du festival de musique d’Île-de-France. En 2007, il est récupéré à Versailles, où Aillagon lui reste fidèle, résistant à toutes les pressions pour débarquer ce « suppôt du socialisme ». Nouvel exercice délicat, quand il lui revient de négocier un partenariat avec une entreprise qui ne parvient pas à gérer la billetterie sur Internet. Il dénoue le contrat, contre l’avis des tutelles, faisant démentir sa réputation d’excès de prudence. Il doit traverser une nouvelle passe difficile dans les dernières années de la présidence d’Aillagon au domaine de Versailles, quand les relations se crispent avec l’exécutif.

Esprit de service public
Éternel numéro deux? Il doit bien penser un jour accéder à une responsabilité plus entière. Mais, jure un ami qui le connaît depuis ses études, « il ne le planifie sûrement pas… c’est un pudique, qui ne se met pas en avant. Il n’est pas non plus le genre à renverser la table tous les jours ; heureusement qu’il y a dans le système culturel des hommes comme lui qui mettent en avant les institutions et non pas leur ego ! »

Dans le débat récurrent entre autonomie et centralisme, il se montre favorable à la responsabilisation des établissements culturels. « Il nous semble décisif qu’une culture du contrat et de la convention se mette en place, garante des intérêts de chacun. Car, entre l’État et ces diverses institutions, il doit y avoir une même exigence de rigueur, fondée sur la réciprocité et la confiance », expose le rapport sur le cinéma qu’il a cosigné. Un tel contrat suppose que les institutions, publiques et privées, « doivent pouvoir attendre de l’État qu’il les soutienne sans défaillir et accompagne leur développement ».
Cette promesse, le premier gouvernement Hollande n’a pas su la tenir. En mai 2012, Denis Berthomier a fait ses cartons pour rejoindre Ayrault à Matignon. Comme conseiller Culture, son action n’a guère de portée. Lui-même concède que le Premier ministre n’a pas su « mettre en scène » l’intérêt personnel qu’il portait à la culture et qu’il avait manifesté dans sa ville de Nantes. Il n’a pas été aidé par Aurélie Filippetti et son cabinet, dont le comportement l’entraîne dans la défaite budgétaire. Ni Berthomier, ni David Kessler, son homologue à l’Élysée, ne parviennent cependant à protéger la culture de cette ministre erratique. Trahissant la promesse du candidat Hollande, le Gouvernement fait baisser son budget de manière significative, deux années de suite. Elle ne s’en est pas remise. Le Centre Pompidou a perdu à peu près 10 % de sa subvention, qu’il n’est plus question de récupérer maintenant.

Directeur général, c’est, dit-il, « assumer la fonction la plus difficile : tout ce qui ne va pas remonte à lui ; tout ce qui va bien lui échappe ». Il s’identifierait bien à une gare de triage… La vie politique cependant ne semble pas lui manquer. Ce janséniste ne se verrait pas dans le secteur économique, dont il n’apprécie guère la démesure des salaires. Même l’évolution de la Cour des comptes le chagrine. Désormais de l’autre côté de la barrière, il trouve que sa maison mère a une fâcheuse tendance à « surcontrôler les institutions culturelles », en défendant systématiquement une politique de réduction des dépenses. Passer des heures en réunion ne semble pas non plus gêner ce célibataire… « J’aime la négociation », confesse-t-il. Il en aura besoin.

Denis Berthomier en dates

1967 : Naissance à Annecy
2003 : Directeur du Centre des monuments nationaux
2006 : Vice-président de l’association de financement de la campagne de Ségolène Royal
2007 : Administrateur général de Versailles
2012 : Conseiller culture à Matignon
2014 : Directeur général du Centre Pompidou

Erratum

Cet article a été publié avec des approximations et erreurs: Denis Berthomier nous indique qu'il n'est désormais plus célibataire. Il a dirigé le CMN de 2003 à 2007, où son président était l'excellent Christophe Vallet. Il n'a pas travaillé avec Isabelle Lemesle, nommée l'année suivant son départ (et dont la démission n'a pas été occasionnée par une rénovation de son bureau, mais par ses relations au travail). Nos excuses aux intéressés.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°438 du 19 juin 2015, avec le titre suivant : Denis Berthomier : directeur général du Centre Pompidou

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