Mercredi 20 janvier 2021

Arnulf Rainer - Artiste

L’Albertina, à Vienne, rend hommage à Arnulf Rainer avec une grande rétrospective inaugurée le jour de son 85e anniversaire

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2014 - 1704 mots

Grande figure de la scène contemporaine autrichienne, Arnulf Rainer est surtout connu pour ses recouvrements et ses autoportraits photographiques rageusement raturés. À l’occasion de ses 85 ans, l’Albertina à Vienne lui consacre une rétrospective.

L’air absent, les mains posées sur ses genoux, il est assis sur un banc, à l’entrée du musée, à côté de sa femme, Hannelore, et de sa fille, Clara. Sa houppette à la Tintin, ses cheveux en bataille et sa barbichette blanche lui donnent des allures de lutin.

Un lutin à l’apparence fort placide auquel le visiteur peinerait à attribuer la paternité des tempêtes graphiques, explosions de couleurs et autres autoportraits grimaçants accrochés, dans les salles voisines, sur les cimaises de l’« Arnulf Rainer Museum ». Ouvert en 2009 dans d’anciens bains-douches de Baden, sa ville natale située à la périphérie de Vienne, le musée accueille, cet été, une exposition baptisée « Commotion ». Des œuvres du maître des lieux dialoguent avec des peintures récentes de Damien Hirst : de flamboyants perroquets constellés de petits points blancs. « Si cela avait été un match de football, j’aurais inscrit sur le panneau d’affichage du score : Arnulf Rainer : un, Damien Hirst : zéro », s’amuse Klaus Albrecht Schröder en évoquant la confrontation. Le directeur de l’Albertina vient d’inaugurer, le 3 septembre, une rétrospective « Arnulf Rainer » qui coïncide avec le 85e anniversaire de l’artiste.

« Il n’est plus l’enfant terrible, l’auteur de scandales mémorables qu’il a été. Il a beaucoup changé depuis une quinzaine d’années. C’est devenu un autre homme, plus aimable, plus poli », poursuit le patron de l’institution viennoise.

Une icône impénétrable
En Autriche, c’est une icône, un « trésor vivant ». On le considère comme l’un des plus importants artistes internationaux du temps présent. « J’ai été frappé par la grande déférence que les Viennois lui témoignent », note Christian Berst, qui fit récemment un tour des galeries – dont certaines avaient été privatisées le temps de sa visite – en sa présence. « J’ai été aussi très impressionné par sa capacité à se rendre impénétrable et inapprochable », sourit le galeriste.

En bon saturnien, introverti, énigmatique et peu expansif, Arnulf Rainer est passé maître dans l’art de tenir les intrus à distance. Rares sont ceux qui, à l’instar de Corinna Thierolf, conservatrice à la Pinakothek der Moderne à Munich, détiennent le sésame qui leur ont permis de franchir la barrière qu’il a dressée autour de lui. « Il tente de se protéger. Seule la création compte pour lui. Il est toujours obsédé par le prochain tableau à réaliser. Mais c’est aussi un homme plein d’humour et de chaleur », assure-t-elle.

Rebelle, Arnulf Rainer s’est construit en marge du monde de l’art, en s’opposant. À 14 ans, refusant de travailler d’après nature comme le lui demande son professeur de dessin, il quitte l’Institut national et politique d’éducation de Traiskirchen, en Basse-Autriche, où il est scolarisé. Bac en poche, il intègre la classe de peinture de l’Académie des Beaux-arts dont il s’échappe trois jours plus tard, ses travaux étant jugés « dégénérés ». Hérissé contre le travail qu’il juge trop esthétisant des jeunes artistes de l’école viennoise réunis au sein de l’Artclub, il fonde un groupe indépendant : le « Hundsgruppe » (le groupe du chien). « Je vous crache dessus, sur vous et votre conception pourrie de l’art », crie-t-il d’une voix tonitruante en mars 1951, le jour du vernissage de la première – et unique – exposition du groupe, déçu par l’allocution d’ouverture.

En 1959, il fonde avec les peintres Friedensreich Hundertwasser et Ernst Fuchs le « Pintorarium », conçu comme un « Créatorium pour l’incinération de l’Académie ».

Annuler par la surcharge

Pinceau à la main, il a tracé son sillon en marge des grands courants. Fasciné par l’automatisme psychique des surréalistes, il réalise en 1951 ses premiers dessins, les yeux fermés, afin de revenir à la source première de la création : le mouvement psychomoteur de la main. « J’étais en crise, j’avais touché le point zéro, écrit-il. Quelque chose de totalement neuf, de jamais encore réalisé me paraissait indispensable. » Cette crise salutaire débouchera sur ses premiers recouvrements (« Ubermalungen ») réalisés en 1952. Il recouvre d’abord ses propres tableaux avant de s’attaquer à ceux d’autres artistes faisant de leur œuvre son humus. Son objectif ? « Annuler tout ce qui est inconstant, approximatif, troublé ou qui relève du détail, par une surcharge, un assombrissement permanent. » Au milieu des années 1970, avec ses séries « L’art sur l’art », il commence à retravailler des photos d’œuvres de maîtres anciens ou modernes : Léonard de Vinci, Caspar David Friedrich, Goya, Redon, Schiele, ou encore Van Gogh.

Obsédé par la mort et la souffrance, il surpeint des croix, des photographies de masques mortuaires, de cadaveri, de vues de Hiroshima pour tenter de saisir la vérité ultime de « la dernière expression humaine », selon les propres termes de l’artiste, rencontré cet été. Les « Ubermalungen » deviennent sa marque de fabrique. Ses détracteurs y voient des agressions perpétrées contre des œuvres d’art. Ils lui reprochent son incapacité à affronter la toile blanche, son absence d’inspiration le rendant incapable de créer face à la nature. « Il ne s’agit pas d’agressions mais d’une forme de communication avec ces artistes à l’égard desquels j’ai beaucoup de respect », se défend-il.
Au milieu des années 1960, il tente de créer sous l’empire de la drogue. Après avoir absorbé des substances hallucinogènes, des explosions de couleurs vives, des orbites stellaires et des arcs jaillissent de ses pinceaux. Fasciné par la mystique et par la théologie de la Croix, il peint ses premières crucifixions – véritables exercices de méditation et de détachement – au début des années 1950, avant de revenir à nouveau à des sujets religieux dans les années 1980.

« J’ai été frappé par la sincérité du personnage et par son courage. Il n’a peur de rien. Peindre des croix est un acte très provocateur dans un pays comme l’Autriche où l’emprise de l’Église catholique romaine a toujours été extrêmement forte », souligne Corinna Thierolf, qui voit dans ces provocations une invitation faite au regardeur de rentrer en lui-même pour réfléchir. « Chaque être humain doit faire face à des tensions en tous genres. Rainer a créé une œuvre qui est la traduction plastique de ces tensions », poursuit-elle.

Quelques pans de son œuvre sont plus sereins. Ainsi des illustrations de la Bible avec ses chapelets d’anges à la fois beaux et terrifiants. Intermédiaires entre l’homme et Dieu, ne seraient-ils pas l’incarnation de cette fusion harmonieuse des contraires, appelée de ses vœux par le peintre, et reliant l’homme à une existence spirituelle ? Arnulf Rainer ne conçoit-il pas l’art, comme il l’a lui-même écrit, comme un moyen « d’aider l’homme à se déployer » ?

Un corps à corps avec la toile

Comme Cadet Roussel, Arnulf Rainer possède trois maisons : une à Vienne, une autre sur les bords du Danube dans le sud de l’Allemagne, et une troisième à Ténériffe (Canaries) qu’il rejoint en hiver. Trois maisons et trois ateliers entre lesquels il se partage. Chacun est consacré à l’un des thèmes du moment. Le peintre travaille une vingtaine d’œuvres simultanément, sautant allègrement de l’une à l’autre. Lorsqu’un thème est momentanément épuisé ou ne l’excite plus, il change d’atelier, explique Franz-W. Kayser, chargé des expositions du Gemeentemuseum de La Haye, fin connaisseur de l’œuvre du peintre.

« Dans son atelier, il se livre à un véritable corps à corps d’une violence extrême avec ses toiles. Il en sort épuisé, lessivé, les vêtements maculés de taches de couleurs. Un peu comme un chirurgien quittant le bloc opératoire », s’amuse Jean Frémon, président de la Galerie Lelong, qui expose l’artiste depuis 1985.

États psychotiques
Au tournant des années 1970, Arnulf Rainer réalise une série d’autoportraits photographiques. Son visage, écrasé contre une vitre, est déformé et recouvert de traits violents, rageurs, de griffures et de projections de peinture. « Je me sépare en deux », révèle-t-il dans un film datant de 1974. Pour élaborer ses photos de grimaces retravaillées, ses « Face Farces », il s’inspire notamment des mimiques et attitudes des malades mentaux qu’il étudie depuis les années 1950. « Ce qu’il n’a pas atteint avec ses expériences sous l’influence des drogues, il espère le trouver par le truchement d’une identification mimétique avec les états psychotiques : les “Outsiders” lui servent de modèles et non leur art », soutient Franz-W. Kayser.

S’est-il inspiré de l’art brut ? Rainer se refuse à admettre une influence directe. Certaines de ses œuvres présentent pourtant des affinités troublantes avec les créations des Outsiders qu’il collectionne de manière compulsive et jubilatoire depuis longtemps. Avec les configurations dansantes de Louis Soutter notamment, peu éloignées de l’univers des peintures au doigt de Rainer. Mais aussi avec les griffonnages véhéments de Max – interné à Gugging près de Vienne – recouvrant d’étonnants personnages. Convaincu que l’homme est porteur d’énormes potentialités qu’il est loin d’avoir appréhendées, Arnulf Rainer mise sur son art, sur son pouvoir de représentation pour anticiper de nouvelles voies. En donnant vie par exemple à des assimilations mimétiques de l’état de folie dont témoigne la série des « Body Poses », ou à des formes de communication propres à la toute petite enfance dont il affirme ne pas encore connaître le sens.

« Dans l’histoire humaine, il a dû exister un stade où l’on a communiqué beaucoup plus intensément qu’aujourd’hui par des attitudes corporelles, des comportements et des gestes. L’homme souffre de cette éviction du corps », explique Arnulf Rainer. Sans cesse sur la brèche et toujours alerte, l’octogénaire vient d’entamer une nouvelle phase de ses recherches anthropologiques. Son nouveau dada ? Les femmes contorsionnistes.

Arnulf Rainer en dates

1929 Naissance à Baden, près de Vienne (Autriche).
1952 Réalise ses premiers recouvrements.
1978 Représente l’Autriche à la Biennale de Venise.
1984 Rétrospective « Arnulf Rainer, mort et sacrifice » au Centre Pompidou.
1989 Vaste rétrospective au Guggenheim Museum de New York.
2002 La Pinakothek der Moderne de Munich lui consacre une salle permanente.
2005 Exposition de sa collection d’art brut à la Maison rouge, à Paris.
2009 Ouverture de l’« Arnulf Rainer Museum » à Baden.
2014 Rétrospective à l’Albertina Museum (Vienne) jusqu’au 6 janvier 2015.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°419 du 19 septembre 2014, avec le titre suivant : Arnulf Rainer - Artiste

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