Dimanche 25 février 2018

ARCHITECTURE

Anne Forgia et Didier Leneveu

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2008

Sic transit...

« Il y avait un bon feu, un de ces gros poêles de gare qui engloutissent des seaux et des seaux de charbon. » Dans une nouvelle de 1938, Jeumont, 51 minutes d’arrêt, Georges Simenon situe l’intégralité de l’action dans la gare de Jeumont (Nord). Son neveu, inspecteur à la gare-frontière, a découvert un cadavre dans le train Varsovie-Paris.
À l’époque, la gare de Jeumont, ville industrielle dominée par Schneider, n’est pas rien. Gare-frontière à la jonction des réseaux, gare stratégique sur la ligne Paris-Moscou, gare industrielle, gare technique où l’on change les bogies, elle est monumentale avec ses 150 mètres de long. Mais voilà, les temps changent. Récession industrielle (même si Areva a remplacé Schneider), ouverture de l’Europe, la gare de Jeumont a perdu en importance, et surtout en trafic. Elle tourne à petite vitesse. La municipalité de Jeumont décide de la reconvertir en pôle culturel et centre de production artistique, la SNCF ne gardant que l’une des deux ailes plus fines situées à l’extrémité du corps central.
Un concours est organisé, remporté par les architectes Anne Forgia et Didier Leneveu d’Arteo associés à Sophie Thomas. Le programme est clair. Il s’agit de créer un conservatoire de musique et de danse, un auditorium de 200 places et une plateforme d’art et de technologie numérique comportant studios d’enregistrement et plateaux de tournage.
L’affaire n’est pas simple, car si la gare est longue, elle se révèle très étroite. Les architectes jouent alors de l’emboîtement des volumes et livrent une copie qui évoque l’image des poupées russes, en hommage peut-être inconscient à la ligne Paris-Moscou.
La salle des pas perdus est envahie par une sorte de gigantesque drakkar en lévitation, dont la coque en berceau s’anime d’un camaïeu de rouges. Coque posée sur six pieds montés sur ressorts (il s’agit d’annuler les vibrations causées par les trains qui passent encore. Tous les éléments constitutifs de l’ensemble recevront d’ailleurs un traitement anti-vibrations, de même qu’est particulièrement soignée l’isolation acoustique). Ainsi l’immense coque suspendue laisse-t-elle vivre la salle des pas perdus, avec ses hautes baies vitrées et son sol en mosaïque ; elle devient un foyer idéal doublé d’une salle d’expositions.
Dans l’ancien hall des douanes, le conservatoire de musique et, au-dessus, la salle de danse d’une superficie de 400 m2, au plancher flottant. Et, au fil du long corps central, des « boîtes » colorées et isolées accueillent des salles de répétition pour la musique et la danse.Au centre du bâtiment, dans la tour de l’horloge, se trouvent l’accueil et l’administration. Tandis que sur la façade, au niveau du premier étage, une longue passerelle constitue un élément de liaison. Mais où loger la plateforme d’art et de technologie numérique ? Les trois architectes ont créé une extension, en débord de l’aile est. Habillée de verre et pixelisée, celle-ci fonctionne la nuit à la manière d’un luminaire urbain.
La réhabilitation ferroviaire jeumontoise ne s’arrêtera pas là : la reconversion des entrepôts de la Sernam en médiathèque municipale est déjà prévue, et le Théâtre du Soleil installera son antenne dans les anciens entrepôts industriels.
La gare de Jeumont a changé de visage et de symbolique. Alors qu’une gare est avant tout un lieu de passage, de transit, un point de départ, celle de Jeumont s’est transformée en lieu d’ancrage.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°287 du 19 septembre 2008, avec le titre suivant : Anne Forgia et Didier Leneveu

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