Mercredi 26 janvier 2022

Art Basel : Reason over passion

Par Frédéric Bonnet · lejournaldesarts.fr

Le 20 juin 2012 - 1312 mots

BASEL (SUISSE) [20.06.12] - La foire suisse qui s’est tenue du 14 au 17 juin a affiché comme à l’accoutumée une belle qualité globale et maintenu un très bon niveau de transactions, sans toutefois susciter d’enthousiasme débordant.

Il y manquait un peu de passion ! C’est un sentiment partagé qui a présidé à la visite de la 43e édition de Art Basel, de ceux qui conduiraient volontiers à inverser le fameux adage « Passion over reason », tant il a semblé là que la raison l’emportait sur la passion. Des propositions de très bonne qualité rythmaient certes la visite, mais diluées dans des stands où s’affichait une prudence attentive à ne rien donner à voir qui pourrait s’apparenter à une faute de goût ou à un haussement de ton.

Loin d’être achevée, la crise économique n’a pas incité les marchands à la prise de risques, même au sein de la locomotive du marché de l’art qu’est la foire suisse. Et si les collectionneurs ont toujours répondu présent en masse et entretenu un très solide niveau de transactions, leurs achats semblent, pour la grande majorité d’entre eux, s’être effectués dans la réflexion et non la précipitation. José Kuri (Kurimanzutto, Mexico) relevait ainsi « un autre rythme, moins de folie et des clients prenant le temps de discuter », ce qui n’est pas un mal, loin s’en faut !

Quelques propositions détonnaient toutefois dans la relative atonie ambiante, à commencer par de rares solo shows plutôt bienvenus. Ainsi Helga de Alvear (Madrid) avait-elle dédié son stand à Ettore Spalletti, offrant soudain un espace empli de calme et propice à l’arrêt et à la contemplation dans un environnement en perpétuel mouvement. Avec un stand aux murs défoncés, Eva Presenhuber (Zurich) présentait une série d’œuvres inégales de Doug Aitken d’où émergeaient une table musicale et une formidable série d’aquarelles évoquant des espaces en transition (To Give it All Away, 2008). Neugerriemschneider (Berlin) laissait s’engager un dialogue entre Sharon Lockhart et la chorégraphe israélienne Noa Eshkol, auteure en 1958 d’un système de notation des mouvements, qui lui a inspiré son dernier film et une série de photographies.

Au rez-de-chaussée, où l’art moderne semble progressivement perdre du terrain au profit d’enseignes très établies en art contemporain, certains marchands avaient décidé de jouer les gros bras en dégainant des pièces rares ou presque monumentales. Alors que Marlborough (Londres, New York) se payait une nouvelle fois un joli coup de communication en étant parvenu à dénicher un tableau de Mark Rothko de 1954 affiché au prix de 78 millions de dollars, Helly Nahmad (New York) répliquait avec un remarquable stabile de Calder (Trepied, 1972) disponible pour 9,5 millions de dollars et Michael Werner avec une Peinture de feu d’Yves Klein (F89, 1961) annoncée à 2,75 millions de dollars. Karsten Greve (St Moritz, Cologne, Paris) prenait lui l’ascendant sur sa dizaine de confrères proposant, comme lui du John Chamberlain – effets combinés de sa disparition et de sa rétrospective au Guggenheim Museum obligent –, avec une pièce de plus de trois mètres de hauteur. Plus loin, Hauser & Wirth (Zurich, Londres, New York) proposait un très bel ensemble de toiles de Philip Guston.

Parmi les stands retenant l’attention pour de mauvaises raisons, celui de Neu (Berlin) aurait pu remporter la palme peu enviable du stand le plus chargé et le plus confus, mêlant tout et n’importe quoi (Cosima von Bonin, Karl Holmqvist, Gedi Sibony, Tom Burr…), pour le plus grand détriment de l’œil et des artistes. À l’inverse, David Kordansky (Los Angeles) avait composé un stand équilibré mêlant notamment Aaron Curry, Elad Lassry et Rashid Johnson ; Vitamin Creative Space (Guangzhou, Beijing) avait fermé son espace avec une installation de Ming Wong évoquant les films noirs du cinéma chinois, et Mehdi Chouakri (Berlin) marquait la limite de son stand où étaient notamment présents John M Armleder et Sylvie Fleury avec une élégante structure mauve de Gerwald Rockenschaub.

Si les collectionneurs en provenance des marchés d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe orientale étaient en nombre au rendez-vous, les artistes de ces mêmes régions aussi mais avec souvent des prix délirants confirmant une forte tendance spéculative sur les marchés émergents. Car comment justifier chez Nature Morte (New Dehli, Berlin) les prix du jeune duo indien Thukral & Tagra, dont le travail est néanmoins très attachant : 75 000 euros pour une installation mêlant peinture et porcelaine et 55 000 euros pour un grand tableau ? Ou encore les 90 000 euros demandés par Chemould Prescott Road (Bombay) pour une photographie en édition de 5, monumentale et remarquable il est vrai, de Rashid Rana, même si ce dernier a été très remarqué et a intégré l’écurie de Lisson (Londres) ? Ce alors que Cabinet (Londres) demandait 75 000 livres pour une installation en seize panneaux de Marc Camille Chaimowicz, datée de 1978 !

Dans cette atmosphère générale rétive à l’audace, l’impression de déjà-vu a été d’autant plus prégnante qu’il n’était permis de faire que peu de découvertes, à l’instar du jeune peintre abstrait sud-africain Zander Blom qui retenait l’attention chez Stevenson (Cape Town, Johannesburg). Ce d’autant que le secteur « Art Statements » s’est globalement révélé très décevant. Sans doute Jocelyn Wolff (Paris) a-t-il touché le plus juste, avec Elodie Seguin divisant le stand en deux parties à l’aide d’une vitre, perturbant ainsi la réception de la peinture murale et des éléments posés au sol. Le secteur valait aussi pour quelques films décalés, si ce n’est hallucinés, tel chez Upstream (Amsterdam) : celui des jeunes chiliens Cristóbal León et Joaquín Cociña, The Ark (2011) où, dans un sombre décor, se nouent des relations tendres et morbides entre des personnages faits de papier mâché et feuilles d’aluminium. Un même goût du décalage animait le stand de Vilma Gold (Londres) où l’américain Karthik Pandian, avec son film Atlas (2012), explorait le clash de mondes opposés et la rencontre du réel et de l’imaginaire à travers l’insertion de chameaux dans des décors de cinéma variés.

Dès l’inauguration de « Art Unlimited », de très nombreux commentaires de visiteurs ont fleuri, qualifiant cette édition de peu enjouée ou de moins intéressante que les précédentes. Ces appréciations sont à la fois curieuses et intéressantes et sans doute dénotent une confusion de l’époque, moins anodine qu’il n’y paraît entre qualité et spectaculaire. Il est vrai que « Art Unlimited » est dédié aux œuvres de grand format, impossibles à exposer sur un stand classique, et que beaucoup se sont habitués à y voir des productions pas seulement amples mais avec un caractère monumental et emphatique. Or cette année, hormis une sculpture de Franz West (pas sa meilleure !) proposée par Gagosian (New York), un vilain cochon de Richard Jackson tournant sur lui même (Hauser & Wirth, Zurich ; Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Paris) et un immense diptyque d’Olivier Mosset exposé par Andreas Caratsch (Zurich), peu donnait cette année dans le spectaculaire. Mais dresser simplement la liste des artistes ayant affiché des travaux convaincants à des degrés divers, suffirait à démontrer l’intérêt de l’opération. On pouvait y retenir, en effet, dans le désordre : Douglas Gordon, David Claerbout, Ugo Rondinone, Chris Burden, Shimabuku, Runa Islam, Mike Nelson, Valentin Carron, Walid Raad, Richard Wentworth, Verne Dawson, Laura Owens, Philip Lorca di Corcia, Ariel Schlesinger, Clemens von Wedemeyer, Ricci Albendra, Robert Morris, Anthony McCall… ce qui n’est pas si mal dans le cadre d’un tel rendez-vous, où l’on n’a jamais vu une majorité de projets se montrer éblouissants !

In fine, l’absence de passion évoquée plus haut pourrait bien être une conséquence, en plus de la nervosité entretenue par la crise financière, d’une certaine lassitude face à l’enchainement de (trop) nombreux salons et d’un seuil de blocage à toujours plus demander aux artistes étant des valeurs sûres. L’ennui est que nous étions chez le leader du secteur. Pour Art Basel, qui toujours entend se maintenir à la pointe, la banalisation serait le pire des maux.

Légende photo

Kathryn Andrews Voix de Ville - Art Basel 2012 - source Art Basel 

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