Mercredi 20 novembre 2019

Chambre des comptes

Une étrange querelle de « surfinancement »

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2011 - 744 mots

Un audit sibyllin sur le Musée Courbet, à Ornans, sème la zizanie entre le conseil général du Doubs et l’institut fondateur du musée.

ORNANS - Fermé au public depuis 2008, le Musée Courbet, à Ornans (Doubs), a rouvert ses portes le 2 juillet, après de radicaux travaux de transformation de la maison natale du peintre (lire le JdA, n° 346, 29 avril 2011). Mais en coulisse, c’est une rude bataille autour de la gestion du musée que se sont livrée l’Institut Courbet et le conseil général. Son épilogue n’est pas encore écrit. Car, chose inhabituelle dans le monde des musées, un audit, mené par la Chambre régionale des comptes de Franche-Comté et rendu public en décembre 2010, a révélé un « surfinancement » chronique du musée par le Département. Celui-ci a atteint plus de 300 000 euros sur les neuf années d’exercice examinées. De quoi permettre à l’association, devenue entre-temps l’« Institut Courbet », de se constituer un trésor de guerre, soit 970 000 euros d’excédents d’exploitation cumulés. Plutôt rare à une époque où les musées sont des établissements plus habitués aux déficits chroniques…

La situation juridique complexe de l’établissement explique en partie cette situation. Comme bon nombre de musées, celui d’Ornans est né de la bonne volonté de quelques passionnés, réunis en association dès la fin des années 1930 pour sauver la maison natale de Gustave Courbet. Rachetée pour être transformée en musée en 1971, elle est donnée dès 1976 au Département. Une convention, signée la même année, établit cependant une cogestion. L’association conserve un rôle d’animation et d’enrichissement des collections – un partage des œuvres aura lieu en 2006 après un premier litige – tandis que le Département assume la charge de l’immobilier et du fonctionnement du musée. Mais les tensions vont aller croissantes. Et atteindre un point de rupture lorsque le nouveau président du conseil général, le sénateur Claude Jeannerot (PS), caresse un projet plus ambitieux pour les lieux, destinés à devenir la tête de pont d’une valorisation touristique du « Pays de Courbet ». Un « Courbetland », diront ses détracteurs, qui aurait pour objectif un doublement de la fréquentation. Or le musée, même rénové et confié à un conservateur professionnel, peut difficilement se passer de l’Institut, détenteur d’une partie des œuvres.

Retraitement comptable
Un audit de la Chambre régionale des comptes est alors diligenté à l’initiative de Claude Jeannerot. Très ambigu dans son argumentation, ce rapport peut parfois prêter à sourire. Met-il en exergue des détournements de fonds, des surfacturations au profit de membres de l’association, une circulation de valises de billets au détriment du musée ? En aucun point. L’association, animée par des bénévoles engageant parfois leurs deniers personnels « sans se faire rembourser », a toujours eu un « train de vie des plus modestes » et aucun dérapage n’est à déplorer. Mais les documents comptables, parfois peu clairs car tenus par des trésoriers bénévoles – l’un d’entre eux, longtemps malade, est décédé au cours de la période examinée –, ont dû faire l’objet d’un retraitement comptable par la Chambre des comptes. Ce qui se produit fréquemment dans la gestion d’une association. Le rapporteur reconnaît d’ailleurs que les excédents financiers étaient destinés à acheter des œuvres et salue le « dynamisme de cette politique d’acquisition ». Sur la période examinée, 80 œuvres sont ainsi venues enrichir les collections, quand le conseil général n’en a acheté que deux.

Dans une lettre adressée à la Chambre régionale des comptes, Marcel Pochard, conseiller d’État et ancien président de la Réunion des musées nationaux, qui a assuré la présidence de l’Institut Courbet de 2000 à 2007, peine à dissimuler son agacement. Il conteste notamment le retraitement des données comptables. Celles-ci auraient, par exemple, fait disparaître un important mécénat lié à deux tournées au Japon, versé au bénéfice des collectivités publiques, Département et commune d’Ornans. Cela « sans la moindre implication de ces collectivités, si ce n’est le prêt de quelques œuvres, l’Institut se chargeant, bénévolement, de tout le travail. Ces 150 000 euros sont bel et bien entrés dans les caisses des collectivités, insiste Marcel Pochard. Cela témoigne que, même au pays de Proudhon, l’ami de Courbet, le travail se trouve beaucoup moins reconnu que la simple propriété ». L’ancien président émet toutefois le souhait que soit mis un terme à cette polémique du « surfinancement » par l’achat d’une œuvre du même montant. Car Claude Jeannerot menace aujourd’hui d’exiger un remboursement. Auquel l’actuel président de l’Institut, François Lépine, oppose une fin de non-recevoir.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°351 du 8 juillet 2011, avec le titre suivant : Une étrange querelle de « surfinancement »

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