Mardi 25 septembre 2018

Un ticket pour la démocratisation des musées

Le Journal des Arts

Le 22 mai 1998 - 1175 mots

“Démocratiser les pratiques culturelles ? : le mot est à la mode, et lorsqu’on parle d’accès aux collections nationales, c’est bien de démocratie qu’il s’agit. La gratuité des musées peut paraître à cet égard un droit du citoyen contribuable, et sa suppression dans la plupart des pays d’Europe ne s’est pas faite sans controverse.

Pris entre deux logiques contradictoires – la mission de service public d’une part, le pragmatisme économique d’autre part –, les musées ou leurs autorités de tutelle ont adopté des positions médianes, à mi-chemin entre dérogation aux principes et compromis social. Le mouvement général va cependant dans le sens d’une augmentation significative des prix, d’une révision – souvent à la baisse – des régimes d’exonération, et d’une approche commerciale de la question. L’impact de ces changements sur le public reste un domaine peu exploré, qui commence tout juste à être défriché.

L’instauration d’un droit d’entrée dans l’ensemble des musées français, en 1922, résulte d’une longue controverse, entamée à l’occasion de la naissance d’une Caisse des musées nationaux, en 1896. La pénurie des établissements avait alors éclaté au grand jour. Un compromis fut adopté : l’entrée serait payante, mais resterait libre le dimanche et le jeudi après-midi, jour de congé des scolaires. Des dispenses et des demi-tarifs étaient prévus pour les personnes amenées à fréquenter les musées dans le cadre de leur profession ou de leurs études, les enfants, les enseignants et certaines catégories sociales.

Aujourd’hui, les régimes d’exonération, les opérations ponctuelles – “l’Invitation au musée” ou les “Journées du patrimoine” –, et la mise en place d’un dimanche gratuit par mois au Louvre dérivent toujours de ce “mélange de dérogation aux principes et de compromis avec le public, profondément attaché à l’idée de gratuité”, selon Claude Fourteau, responsable de la politique tarifaire du Louvre. Les décideurs – principalement la Réunion des musées nationaux (RMN) et les collectivités territoriales, selon le statut des établissements – sont en effet partagés entre le respect de la vocation pédagogique et égalitaire de l’institution et une logique économique.

Une tarification démocratique ?
Avec la modernisation à marche forcée des musées en Europe, facturer les entrées semble à beaucoup nécessaire pour se donner les moyens d’une politique dynamique de mise aux normes de sécurité, d’accueil, d’allongement des horaires d’ouverture pour les salariés, d’éducation et de communication. Des points souvent jugés aussi importants en matière d’attraction du public que la gratuité. Laisser visiter librement les collections publiques encouragerait avant tout les personnes déjà habituées, et donc culturellement favorisées, tandis que sans événement déclenchant et sans aide à la visite – financés en partie par les billetteries –, les classes populaires ne mettraient pas les pieds dans les musées.

Anne Vincent, de la RMN, explique d’autre part que, s’il existe des seuils symboliques à ne pas franchir en matière de tarifs – le prix d’un billet de cinéma par exemple –, la majorité des visiteurs sont indifférents à ce qu’ils paient, “surtout les touristes, qui représentent dans les grands musées presque les neuf dixième des visiteurs taxés. Quant aux personnes pour qui le prix compte, elles sont souvent exonérées.” Un sondage britannique confirme d’ailleurs que seules 4 % des personnes interrogées avouent ne pas aller au musée en premier lieu à cause du prix.

Enfin, comme l’observe une conférencière du Musée des antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, on apprécie et on respecte d’autant mieux ce que l’on paie : “Depuis que la RMN facture les visites-conférences scolaires, les enseignants et les élèves montrent moins de désinvolture. Finies les annulations de dernière minute. Les enfants sont plus sages et attentifs”. En revanche, souligne-t-elle, le prix fixé (300 francs) – qui a plus que doublé entre 1992 et 1995 – peut être, ajouté à la location du car, un réel obstacle pour les classes défavorisées, c’est-à-dire celles que devraient viser en priorité les musées.

Un public pour la gratuité
À tous ceux qui dénoncent la gratuité comme une opération faussement démocratique, il faut opposer quelques faits avérés. L’instauration d’un droit d’entrée fait clairement chuter la fréquentation. Dans les musées londoniens devenus payants, la baisse est d’environ 33 %. L’introduction d’un droit d’entrée par la municipalité de Francfort, au début des années quatre-vingt-dix, a été suivie de chutes de fréquentation dépassant les 50 % au Museum für Modern Kunst et au Museum für Kunsthandwerk.
Par ailleurs, une fois devenus payants, les établissements entrent dans une nouvelle logique : ils augmentent leurs prix pour s’aligner sur ceux pratiqués par les musées de même catégorie dans le reste de l’Europe ; ils transforment le demi-tarif en tarif réduit ; ils annulent les avantages de certaines catégories, comme récemment le troisième âge en France.

À l’opposé, les données dont on dispose sur les opérations de gratuité, ponctuelles ou non, sont également parlantes. La National Gallery de Melbourne avait reçu 560 000 visiteurs en 1995, lorsqu’elle était payante ; d’accès libre à partir de juillet 1996, elle a doublé ses entrées sur les douze mois suivants, avec 1,2 million de personnes. En France, lors du dimanche gratuit de “l’Invitation au musée”, les hausses de fréquentation peuvent atteindre plus de 4 000 % ! Ce sont les petits et moyens établissements qui enregistrent ce genre de record, surtout s’ils privilégient une thématique originale. Il est évident que l’effet de médiatisation doit ici être pris en considération. Mais le système du premier dimanche du mois gratuit, en place au Louvre depuis deux ans, attire aussi 68 % de visiteurs en plus, parmi lesquels 20 % seulement ont choisi ce jour-là au lieu d’un autre pour faire leur promenade culturelle.

Plus considérable, le public concerné est également différent : plus familial, de proximité et un peu plus populaire. Ainsi, au Louvre, les moins de 15 ans sont trois fois plus nombreux par rapport à la normale, et la proportion de provinciaux et de Franciliens est nettement plus importante (leur nombre est respectivement multiplié par 1,7 et 3,4). Enfin, et surtout, 44 % des Français interrogés déclarent qu’ils ne seraient pas venus du tout sans la gratuité. Ce chiffre atteint même 50 % chez les ouvriers et employés. Pour une partie d’entre eux, il s’agit de la première visite. Malgré son coût – 5 millions de francs –, l’expérience peut donc être considérée comme une relative réussite.

L’absence de coût et de file d’attente (sauf au Louvre, où les sacs sont contrôlés par mesure de sécurité) ont toutes les chances d’encourager aussi bien un public d’habitués, venant déguster à leur rythme les collections de leur pays, que des visiteurs a priori peu portés sur la pratique muséale, mais qui viendront tester le produit sans crainte d’être déçus. Catherine Trautmann notait que “la fréquentation des équipements culturels reste marquée par de profondes disparités à la fois sociales et géographiques, à l’exception notable (…) des bibliothèques”. N’est-ce pas parce que leur gratuité indique une volonté d’ouverture au grand nombre ? Instaurer dans les musées des jours gratuits hebdomadaires, réduire les tarifs d’entrée pour tous, voire tenter le système de la participation volontaire, voilà qui constituerait une véritable avancée vers la démocratisation de l’accès à la culture.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°61 du 22 mai 1998, avec le titre suivant : Un ticket pour la démocratisation des musées

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