Vendredi 13 décembre 2019

POLITIQUE CULTURELLE

Ukraine, une scène artistique précaire

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2018 - 1893 mots

UKRAINE

Ignoré depuis 25 ans par l’État, l’art contemporain ukrainien dispose d’infrastructures fragiles portées à bout de bras par une poignée de mécènes et d’enthousiastes désargentés. Le marché de l’art peine à sortir de l’ombre.

Le Pinchuk Art Centre est l’institution dominante sur la scène de l’art contemporain, au cœur de Kiev
Le Pinchuk Art Centre est l’institution dominante sur la scène de l’art contemporain, au cœur de Kiev
Courtesy Pinchuk Fund

Ukraine. Le marché artistique ukrainien ne peut compter que sur l’imagination comme ressource pour sortir de l’ornière. Les collectionneurs n’ont plus d’argent, l’État a la tête ailleurs. Le conflit avec la Russie continue de ronger le budget et d’occuper les esprits. Une tournée des galeries d’arts kiévaines début décembre débouche sur un constat unanime : les acheteurs sont aux abonnés absents.

« Vendre est pour nous une activité secondaire », explique pudiquement l’administratrice de la galerie Ya. « Nous préférons faire connaître de jeunes artistes. » Les prix des œuvres oscillent entre 200 et 7 000 euros. Ya appartient au collectionneur Pavel Goudimov, connu pour être membre du groupe rock Okean Elzy, le plus populaire du pays. La galerie présente un nouvel artiste chaque mois dans son sous-sol de Podil (le quartier des artistes au bord du fleuve Dniepr). Podil voit chaque année l’ouverture de nouvelles galeries, parfois au destin éphémère. En 2014, le quartier a accueilli le centre d’art contemporain Izoliatsia, chassé de Donetsk par la guerre. Bien qu’il soit excentré, Izoliatsia est devenu depuis un des principaux lieux de création et de résidence d’artistes (principalement originaires du Donbass) dans la capitale.

Plus récemment « l’hôtel galerie Bursa » a rejoint Podil avec un singulier mélange des genres, mais encore en gestation. L’hôtel n’est pas achevé et la seule âme croisée dans la galerie, logée dans le sous-sol du bâtiment, appartenait à un vigile léthargique, à la mine patibulaire. Il surveille une exposition intitulée « Dance dance dance » illustrant, par des installations et des photographies, les dérives de la culture rave dans le contexte militariste actuel. La galerie Dymchuk continue, elle,  à dominer le quartier depuis sa création en 2008, grâce au travail de son fondateur Anatoli Dymchuk. Très présent sur les foires d’Allemagne et d’Europe centrale, il est l’un des principaux collectionneurs et promoteurs de l’art contemporain ukrainien.

En remontant vers le centre-ville, on passe devant le Centre de recherche pour la culture visuelle, qui a repris en main la Biennale de Kiev en 2015 et vient d’achever une deuxième édition passée presque inaperçue. Son directeur Vasyl Tcherepanyn a au moins le mérite de défendre des artistes persécutés (dont David Chichkan) pour leurs opinions politiques et de sauver du naufrage une biennale surdimensionnée par rapport à ses moyens. Le centre-ville de Kiev compte une poignée de galeries bien établies (Voloshyn, Shcherbenko Art Centre, Art Ukraine, Triptych Art, Dukat, M17), toutes aussi modestes quand on en vient à parler des ventes. Certains galeristes paraissent surpris que l’on puisse s’intéresser au prix des œuvres accrochées. Ils préfèrent parler « d’éducation du public » en attendant « un redémarrage de l’économie », voire « l’apparition d’une nouvelle génération de collectionneurs » pour les plus patients.

Pinchuk Art Centre et Arsenal artistique
Nulle galerie ne peut rivaliser sur ce plan avec le Pinchuk Art Centre. Ouvert en 2006 par le milliardaire Viktor Pinchuk, il fonctionne comme un musée d’art contemporain (cinq niveaux, une librairie) et attire quotidiennement une foule composée essentiellement de moins de 30 ans (l’entrée est gratuite). Pinchuk a déjà amené à Kiev presque tous les grands noms de l’art contemporain et soutient la création ukrainienne par des prix, des colloques, et des programmes éducationnels. Bien que les affaires de M. Pinchuk aient périclité depuis 2006, le centre maintient un même niveau d’activité. Se présentant davantage comme un philanthrope que comme un collectionneur, Viktor Pinchuk confie à des spécialistes le soin de constituer sa collection (Nicolas Bourriaud au début, aujourd’hui Björn Geldhof).

Côté institutionnel, Kiev s’est enrichi en 2011 d’un « Arsenal artistique » (en ukrainien : « Mystetski Arsenal »), immense bâtiment à deux pas du célèbre monastère orthodoxe Laure des Grottes, dominant le fleuve Dniepr. Viktor Pinchuk a longtemps ferraillé avec les autorités pour récupérer ce lieu historique, dans l’espoir d’en faire un musée d’art contemporain (qui fait toujours défaut). Le pouvoir en a décidé autrement et, refusant de le privatiser, l’a placé entre les mains de Natalia Zabolotna, jusque-là directrice du musée d’État “Maison ukrainienne”. L’Arsenal artistique a depuis hébergé les deux premières éditions (plutôt réussies) de la biennale de Kiev, la foire annuelle “Art Kyiv Contemporary” (la plus importante du pays) et une multitude d’expositions temporaires. Parfois consacrées au XXe siècle, mais le plus souvent aux grands noms de l’art contemporain. Aucune autre institution culturelle publique n’offre régulièrement de l’espace à l’art contemporain.

Le désintérêt complet de l’État dévalorise considérablement l’art contemporain ukrainien, entièrement tributaire de la conjoncture économique. Tout comme son voisin russe, le marché de l’art ukrainien reste toujours loin de son niveau maximum atteint en 2007. Il reste toujours dominé par le même quintette de grands collectionneurs Igor Voronov, Lioudmila Berezinskaïa, Anatoli Dymtchouk, Andreï Souprounenko et Viktor Pinchuk. La dégringolade de la monnaie nationale (divisée par trois depuis 2014) et la crise économique frappant le pays ont réduit leur appétit. En conséquence, le marché s’est déplacé vers les étrangers et les maisons d’enchères, en particulier londoniennes. Le record établi en 2013 par Cheval. Soir, toile d’Anatoli Krivolap (71 ans) adjugée pour 186 200 dollars chez Phillips fait figure de record unique dans l’histoire du marché national. Krivolap reste en moyenne l’artiste ukrainien le plus cher, suivi par une poignée de peintres de sa génération : Pavel Makov (59 ans), Oleg Tistol (57 ans), Viktor Sidorenko (63 ans), Arsen Savadov (55 ans), Vasily Tsagolov (60 ans) et Alexandre Roitburd (56 ans). Leurs tableaux s’échangeaient pour quelques milliers de dollars au début des années 2000, tandis qu’ils dépassent les 15 000 dollars aujourd’hui. Parmi les collectionneurs étrangers, Simon de Pury semble disposer de la plus large collection d’artistes ukrainiens, avec des œuvres de Savadov, Tsagolov, Gnilitsky, Chichkan, Matsenkov, Krivolap et Tistol.

Un autre son de cloche
Pour le négociant d’art Igor Abramovitch, les artistes qui supportent le mieux cette situation déprimante appartiennent à la jeune génération, plus apte à communiquer et à se déplacer. Mais aussi parce que leurs prix sont abordables, et enfin parce que leur langage est plus universel et compréhensible à l’Ouest. Igor Abramovitch s’attache à faire connaître une poignée de jeunes artistes ukrainiens (les sculpteurs Nazar Bilyk et Janna Kadyrova et les peintres Roman Minin, Stepan Ryabchenko et Alexeï Zolotarev), en particulier à Londres. La fourchette de prix pour ces artistes trentenaires va de 3 000 à 15 000 dollars. Abramovitch note que l’intérêt des collectionneurs européens grandit pour la sculpture et les vastes installations, comme celles d’Alexander Milov (38 ans).

La critique d’art Anastasia Gerasimova offre une explication différente à la stagnation observée. « Bien sûr qu’il y a des ventes. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’activité commerciale est dissimulée. La vente d’œuvres reste une opération secrète réservée à un petit cercle d’élus. » Il est donc impossible d’avoir une compréhension claire du prix d’un artiste ukrainien dans la situation actuelle. « Ces chiffres indiqués sur les toiles ne s’appuient sur aucun index ni institution. La valeur réelle d’un artiste ne doit pas être établie par rapport à une bonne vente, mais sur la base de l’ensemble de ses ventes documentées. Or, bien peu d’artistes ou de galeristes peuvent afficher des ventes documentées », écrit Natalia Mak sur Art-News.com.ua. Gerasimova déplore aussi l’absence de protection juridique pour les artistes et note que de nombreux acteurs du marché « militent pour l’adoption d’une loi clarifiant le mécénat, qui permettrait de faire émerger le marché de l’ombre, aiderait les artistes et motiverait les collectionneurs ».

Absence de politique culturelle
L’Ukraine souffre d’un important déficit d’image. Peu d’Européens parviennent à associer un nom d’artiste ou un courant esthétique à ce pays, resté longtemps dans l’ombre de la Russie. Peu de gens savent que l’écrivain Nikolaï Gogol, le compositeur Sergueï Prokofiev ou le peintre Kasimir Malevitch ont grandi en Ukraine. Tous passés un moment par Saint-Pétersbourg, ils restent associés dans l’esprit du public occidental à la culture russe. Fâché pour longtemps avec la Russie par le conflit sur la Crimée et le Donbass, l’Ukraine ne peut plus admettre de rester une province et s’efforce de faire connaître son identité. Les initiatives individuelles se multiplient avec plus ou moins de bonheur, mais butent sur l’absence de politique culturelle au niveau de l’État.

Natalia Zabolotna, propriétaire de la galerie Art Ukraine, juge que cette absence de politique culturelle remonte à l’indépendance du pays en 1991. « Le séparatisme aujourd’hui dans le Donbass est une conséquence de ce défaut de politique culturelle. Si l’État ne s’occupe pas de la culture, alors un autre État s’en charge », dans ce cas la Russie. « Les habitants du Donbass ne se sentent pas comme faisant partie de notre culture ukrainienne, bien que le Donbass ait toujours fait partie de l’Ukraine. Quant à la Crimée, ce n’était pour nous qu’une base de loisirs. » Débarquée l’année dernière de la direction de l’Arsenal artistique, Zabolotna est aujourd’hui très remontée contre les autorités. « J’ai tenté de faire de l’Arsenal notre grand musée ukrainien, notre Louvre. J’ai rédigé un projet de loi pour créer un fonds de développement financé par les taxes sur le tabac, l’alcool et les jeux de hasard. Il a été rejeté par la majorité présidentielle. Il est maintenant clair que nous n’aurons pas notre Louvre au cours de la prochaine décennie. » 

Les adversaires de ce projet de loi le considèrent comme beaucoup trop ambitieux et remarquent que les jeux de hasard sont illégaux en Ukraine. Natalia Zabolotna a proposé de renommer l’un des aéroports de la capitale en l’honneur de Kasimir Malevitch, natif de Kiev. « Un nom mondialement connu, que nous devons nous réapproprier », assure-t-elle. La proposition est également rejetée. Peut-être parce que Malevitch est en fait d’ascendance polonaise. Zabolotna dispose de solides appuis dans le monde des affaires et parmi les artistes. Outre sa galerie, elle édite un épais journal trimestriel Art Ukraine, le site internet du même nom et est à ce titre l’une des personnes les plus influentes du pays. Mais son activisme se heurte à des adversaires influents comme le ministre de la Culture Yevhen Nychtchuk. « Un mauvais acteur, persifle Zabolotna, même pas capable de jouer au ministre de la Culture. » Contacté à plusieurs reprises, Nychtchuk n’a pas souhaité répondre aux questions du Journal des Arts.

La nomination, il y a un an et demi, de cet homme de théâtre avait été bien accueillie par le milieu de la culture. Il succédait, il est vrai, à un technocrate particulièrement impopulaire, Vyacheslav Kyrylenko. On n’entend pourtant guère d’éloges venant du milieu des arts visuels, où l’action du ministère semble à peu près nulle. « Au moins, il ne nous gêne pas », glisse Yaroslava Gres, directrice de l’agence Gres Todorchuk PR, très active dans la promotion de l’art contemporain et l’organisation d’expositions à caractère social. Son dernier projet : intégrer des artistes contemporains au « projet corruption », une exposition itinérante décryptant un fléau dont le pays peine tant à se dégager. Les artistes travaillent de concert avec des designers, des historiens et des enquêteurs spécialistes de la corruption pour changer la perception du public. Le vernissage est prévu pour le printemps 2018. Qui sait, peut-être que les répercussions se feront aussi sentir jusque sur le marché de l’art ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°492 du 4 janvier 2018, avec le titre suivant : Ukraine, une scène artistique précaire

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