Quatre agences pour approcher une génération émergente

Beckmann N’Thépé, Decosterd & Rahm, François Roche et Degré Zéro en portraits

Le Journal des Arts

Le 7 février 2003

Alors que l’Équerre d’argent 2002 vient d’être remise à Dominique Lyon et Pierre
du Besset (lire le JdA n° 159, 22 novembre 2002), le Journal des Arts se propose de distinguer par une série de portraits des agences françaises ou travaillant en France. Ce palmarès virtuel est avant tout l’occasion pour nous d’offrir un panorama éclectique – et par conséquent incomplet – des tendances contemporaines de l’architecture dans l’Hexagone.

Décosterd & Rahm : prix spécial du jury
Historiquement affilié à la “land architecture” des “nouveaux territoires” de François Roche (cf.
www.new-territories.com), l’”architecture pauvre” (cf. www.low-architecture.com) de Jean-Gilles Décosterd, trente-neuf ans, et Philippe Rahm, trente-cinq ans, s’inscrit à la croisée des labels qui ont fait la fortune de Germano Celante : l’arte povera et l’Architecture radicale. Proche de Hans Hollein qui, en 1967, proposait une Pilule d’architecture, le travail de Décosterd & Rahm les a conduits à fréquenter la sphère de l’art contemporain. D’abord sur le registre de l’intérêt pour l’art corporel et chorégraphié d’Elizabeth Creseveur, du design de Dunne & Raby ou des chambres “exotouristiques” de Dominique Gonzalez-Foerster. Ensuite, des collaborations sont nées avec les artistes Christophe Berdaguer et Marie Péjus ou avec les anciens étudiants d’architecture que sont les deux musiciens du groupe Air, pour des mélodies “infrasonores”. Enfin, à l’issue du séjour de Philippe Rahm à la villa Médicis, à Rome, l’agence a obtenu la commande d’un client inhabituel pour un bâtiment non moins inhabituel : le Jardin d’Hybert (en cours, 2002) – utopie reproduisant dans un bunker en pleine forêt vendéenne un microclimat tahitien en décalage horaire et climatique. Mais ce qui pourrait caractériser ces architectes établis à Lausanne et Paris, lauréats du dernier Pavillon helvétique à la Biennale d’architecture de Venise (2002), repose surtout sur l’”architecture intérieure” évoquée par le célèbre neurobiologiste Jean-Didier Vincent. Car leur pratique est étroitement liée à l’espace corporel interne, à la physiologie et au métabolisme. Dépense énergétique, suroxygénation de la respiration, effet placebo, dopage sportif, traçabilité olfactive et études sur l’effet des ondes électromagnétiques sont la base "architecturale" de cette horlogerie suisse et biologique de l’homme dans l’environnement. Dans une salle de sport (1998), la transpiration des joueurs et l’effet de serre déterminent une biosphère équilibrée. La Ville hormonale (2000) développe un zonage de quartiers invisibles thématisés par médication chimique. Aussi sublime que subliminal, le dopage est repris par les cubes blancs de Peintures placebo (2001) parfumés au gingembre (excitant) ou à la fleur d’oranger (apaisant) ainsi que dans les fioles d’Espaces digestible© (2001) – "architecture intracorporelle" à base d’EPO : “Il semble [ainsi] difficile aujourd’hui de concevoir un art qui n’existerait qu’à l’extérieur du corps, ne produisant que des formes visuelles à décoder sémantiquement”, postule l’agence. Odorat, toucher, goût et ouïe ont toujours été des dimensions cachées ou négligées de l’architecture occidentale. Les progrès de la chimie organique, de la médecine et des biotechnologies déboisent également un territoire vierge qu’aujourd’hui, malgré une actualité éthique sensible, eugéniste, seuls ces architectes s’approprient dans des “prototypes” ou “installations” aussi variables que répétitifs et déceptifs. Alors que Philippe Rahm poursuit actuellement au Japon une étude sur l’impact des saisons, une pièce à base d’absinthe (Absinth’Air, 2003) de ces architectes est présentée jusqu’au 30 mars au Centre culturel suisse à Paris (lire p. 11).

Beckmann N’Thépé : jeunes espoirs
Nouveaux Albums des jeunes architectes (cf. www.nouveaux-albums.culture.fr), Françoise
N’Thépé et Aldric Beckmann sont au tout début de leur prometteuse carrière. Respectivement diplômés de l’École spéciale d’architecture et de l’école Paris-La-Seine, ils ont brillamment franchi les obstacles récurrents du praticien débutant, évité l’imitation de leurs pairs et les travers de la mode tout en s’assurant leur place au soleil. Ils ont fréquenté les agences de François Seigneur, Jean Nouvel, LABFAC et William Alsop, et leur style allie la fraîcheur à la rigueur, la volupté à l’austérité, l’innovation à la conservation. Face à l’architecture “territorialisée” de François Roche, à celle “métabolisée” de Décosterd & Rahm ou à celle “digitalisée” de Degré Zéro, la pratique de Beckmann N’Thépé maintient le cap sur une architecture plus conventionnelle, probablement plus adaptée aux rouages de la commande publique et privée.
En 2002, ils ont remporté un concours important pour l’extension de l’École d’architecture de Versailles (lire le JdA n° 143, 22 février 2002), en association avec Franck Vialet. Dans un tel périmètre historique – les écuries et la maréchalerie du Roi-Soleil –, ils sont parvenus à glisser une architecture efficace, économe et discrète, tout en repliement sur elle-même. Avec une opération de logements sociaux à Saint-Denis actuellement à l’étude, ils se prêtent au jeu d’un exercice de style qui ne plaît pas toujours aux élus (“le chic”) ou aux habitants (“le pas cher”). Mais les autres concours, remportés ou perdus, soulignent cette obstination à parcourir le spectre des possibles en termes de programme et de contexte. Leur projet pour le stade de rugby de Saint-Nazaire (2002), une proposition tout en retenue, aurait dû leur permettre de remporter haut la main la consultation, n’eût été un léger dépassement de budget.
Reste aussi un concours actuel pour un petit musée (2003) sur l’aventure de l’énergie nucléaire à Marcoule (Gard), sur le site – a priori rebutant – de la centrale. En jouant sur le retournement sémantique de la pesanteur et des fondations de l’architecture, Beckmann et N’Thépé ont construit sous l’”eau lourde” ! Rien d’englouti ni d’enrichi pourtant dans ce bâtiment qui se propose d’inscrire des volumes suspendus sous un étang en lévitation. Défiant les lois de l’apesanteur dans ce jeu de volte-face, perforée par un patio central, la luminosité naturelle de la “sous-face” concrétise une légèreté et un dégagement visuel que le côté obscur de la force nucléaire évacue le plus souvent sous des chapes de plomb et des sarcophages de béton. Avec en prime un allègement de la facture d’électricité du bâtiment !

Un Oscar virtuel pour Degré Zéro
Un pied sur chaque continent. Tel serait le premier trait caractéristique et colossal de cette formation de jeunes architectes. Certains sont allés suivre la formation du Paperless studio de Bernard Tschumi à l’université Columbia de New York. Cette stratégie leur vaut aujourd’hui à la fois la reconnaissance héroïque de la patrie américaine et de l’état d’esprit new-yorkais, mais aussi la ferveur institutionnelle en France. L’an passé, ils ont en effet été, coup sur coup, lauréats des Nouveaux albums des jeunes architectes et participants du très médiocre Pavillon français pour la Biennale d’architecture de Venise.
Comme le nom l’indique presque – mélange de trigonométrie et d’écologie –, Degré Zéro (écrire “dZ0” ; cf. www.degrezero.com) est, au sens propre et figuré, à mi-chemin de leurs pairs d’Asymptote (Hani Rashid et Lise-Anne Couture, New York) et de dECOÏ (Mark Goulthorpe). Il n’en reste pas moins que l’équipe, composée d’Arnaud Descombes, Elena Fernandez, Antoine Regnault et David Serero, revendique désormais une plus grande indépendance et se cherche une identité propre. Dure tâche pourtant, car à quel “degré zéro” ou à quelle tabula rasa de l’architecture l’agence peut-elle prétendre quand tout est permis ? Nombre des précurseurs américains ont déjà produit leurs blobs, constructions aux atours organiques et informatiques, tout en montrant les limites constructives et économiques d’un tel modèle. D’un autre côté, beaucoup de leurs jeunes confrères français ont cassé leur élan dans une prétendue radicalité. Reste alors à découvrir une troisième voie : le quatrième pouvoir (la médiatisation) ou la cinquième colonne (la subversion), c’est selon. À cela, Degré Zéro répond depuis quelques années par une kyrielle de concours d’idées, d’études de définition et de prototypes. Mais à ce jour, aucune réalisation n’a été construite si ce n’est un loft, une boutique et une maison à New York. Autrement dit, de l’architecture intérieure voire de la décoration... S’agirait-il alors d’un mirage virtuel de plus ? Non, car au-delà de la double virtualité de leur production, Degré Zéro prétend maîtriser des composantes essentielles de la réussite : lucidité, clairvoyance, esprit critique et d’analyse. Prendre ce qu’il y a de meilleur dans les deux cultures : pragmatisme et technophilie d’un côté, mémoire et rationalité de l’autre. Bonne idée – à condition de ne pas se méprendre sur ce “meilleur”... Doit désormais faire ses preuves dans le monde réel !

La Palme d’or bien méritée de R&Sie...
Personnage impertinent et bien connu du milieu de l’architecture française et étrangère, il semblerait bien que 2003 voit François Roche, quarante et un ans, occuper les devants de la scène indépendante. Après tant d’années de dur labeur, il méritait bien une nomination ! Car, depuis les Albums des jeunes architectes en 1989, il n’avait guère construit. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’il accède à la commande, au chantier et à la réalisation. Ici, une maison pour un ancien directeur de fonds régional d’art contemporain (Frac) (2001), là, l’appartement d’une rédactrice en chef branchée (1995)... Il faut dire que, depuis la fin des années 1980, François Roche et ses carabiniers avaient tendance à prendre le maquis. Non pas pour sortir de l’atelier, mais bien pour faire de la résistance le long des sentiers lumineux. Leurs projets comptent un centre d’archives de l’Apartheid sous les faubourgs de Soweto (1997), ou une résidence d’artistes sur la route du Maïdo (île de la Réunion, 1997). L’architecte devait y construire la “villa Malraux”, l’équivalent de ce que sont les villas Médicis et Kujoyama à Rome et à Kyôto.
Prendre le maquis, cela signifie aussi pour François Roche développer une autre compréhension du territoire et du paysage. Dans le domaine, il est l’un des précurseurs d’une esthétique du camouflage au second degré. Car, en 1994, il ne s’intéressait pas tant au caméléon qu’à son ombre, ainsi que le démontre l’ouvrage qu’il publie cette année-là (éd. Ifa/Karédas).
Par la suite, mondialisation de l’économie et révolution digitale et biotechnologique aidant, Roche et ses proches activèrent une nouvelle tenue de camouflage : celle du numérique, qui lui a permis, comme un “Predator” venu faire son safari sur Terre, d’entrer en mode furtif habillé de sa toison algorithmique de morphings et autres effets spéciaux. Le temps d’un été, cette mutation amorphe donna naissance à un séduisant projet à Venise (1998), une expérience sans lendemain avec le “gothique digital” d’Ammar Eloueini.
À cette deuxième phase, il faudrait substituer aujourd’hui une troisième plus tactique : la conquête de l’univers. Il est le premier architecte à avoir proposé un projet de base sur Mars en forme d’igloo (2001). Ce nouveau mouvement prend forme avec des collaborations avec les artistes Pierre Huyghe, Philippe Parreno et Xavier Veilhan, compagnons de combat de longue date. Désormais moins furtive, cette “esthétique de la disparition” a maintenant à voir avec le concret et le dévoyé. Elle passerait d’abord par l’art, comme cette passerelle réfléchissante conçue avec Philippe Parreno pour la région Bourgogne (projet, 2002), cette aire de parking de bitume froissé au Japon (en cours, 2003) ou ce filtre anti-pollution faisant office de fondation d’art contemporain à Bangkok (en cours, 2003), l’une des villes les plus polluées au monde.
Ensuite, le programme de R&Sie... semble préparer la mise en route d’une confédération paysanne et animalière. Les plus récents projets de l’agence comptent une basse-cour normande (2002) visant à détourner le plan d’occupation des sols de Deauville, une étude de ferme mutante pour vaches valaisannes (2001), un penthouse [appartement] en forme de serpent pour un collectionneur (réalisé, 2003), une maison en forêt pour psychanalystes new-yorkais (2002), une maison-bouillon de culture pour moustiques (2003) ou encore une centrale produisant de l’électricité grâce à la traction d’un éléphant (en cours, 2003). Après les coquillages et crustacés de Brigitte Bardot, François Roche serait-il devenu par le nouvel ami des animaux ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°164 du 7 février 2003, avec le titre suivant : Quatre agences pour approcher une génération émergente

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