Mardi 18 décembre 2018

L'actualité vue par

Pierre Bal-Blanc, directeur du Centre d’art contemporain de Brétigny

« Chaque centre a une expérience particulière »

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 19 mars 2004 - 1376 mots

Critique et commissaire d’exposition, Pierre Bal-Blanc a été rédacteur en chef entre 1998 et 2000 de la revue Bloc Notes. Cofondateur de l’agence Design Mental, il a notamment publié le Wang Du Magazine paru en 2000. Depuis avril 2003, il dirige le Centre d’art contemporain de Brétigny-sur-Orge (Essonne). Il commente l’actualité.

Le Centre d’art de Brétigny-sur-Orge est passé sous la tutelle de la communauté d’agglomération du Val d’Orge. Un changement que connaissent de nombreuses autres structures culturelles françaises. Cette évolution entraîne-t-elle des modifications dans le fonctionnement ou les missions du centre ?
Il y a deux aspects importants à maîtriser : un nouveau fonctionnement administratif et une évolution politique. Ce transfert entraîne une administration neuve et la nécessité de reprendre un travail pédagogique avec les élus et les personnels qui vont s’occuper de notre activité. Pour des agglomérations récentes, la difficulté est d’englober une multitude d’activités différentes. Le centre d’art est un cas de figure assez rare, il faut faire reconnaître une activité qui est spécifique et présente des caractéristiques inédites. En même temps, il s’agit d’une petite structure, vite noyée dans un ensemble. Cela demande d’autant plus de travail pour faire comprendre ce que nous faisons, en particulier quand le fonctionnement en régie directe implique d’avoir des relations étroites avec les services qui, finalement, gèrent notre activité. Nous avons beaucoup d’espoir dans les possibilités de développement, mais aussi la conscience qu’il y a un moment de transfert difficile à passer. Concernant les missions du centre d’art, je pense que ce dernier a l’obligation de produire un lien à la commune sur laquelle il est implanté. L’activité de ces structures est très liée à leur contexte. Les œuvres ont une résonance directe avec leur entourage. Par définition, les arts plastiques sont attachés à leur environnement, plus que le théâtre, le cinéma ou la musique, qui bougent et ne développent pas la même relation. Les activités d’un centre d’art sont fondées par son lieu de résidence, d’implantation, et le passage à l’agglomération conduit à chercher une proximité plus élargie.

Votre première manifestation à Brétigny était mixte, avec simultanément une exposition collective et une monographie de l’Atelier Van Lieshout. Vous présentez actuellement le travail de Santiago Sierra. Quels sont les formats d’exposition que vous entendez développer, vos projets à venir ?
Nous présentons l’œuvre de Santiago Sierra, mais également les travaux de Mathieu Lehanneur, un designer. Même si les deux propositions n’appartiennent pas au même champ, elles se répondent. Juste avant, l’exposition consacrée à l’Atelier Van Lieshout offrait un paysage complet de cette œuvre, avec ses deux aspects (architectural et artistique) ; dans le même temps, j’avais créé une autre situation avec la présentation d’artistes dans le centre culturel, afin aussi de donner les grands axes de la programmation future. Faire des expositions de groupe est stimulant et j’entends en refaire (en juin avec le Pavillon du Palais de Tokyo), mais, dans son format, le centre d’art de Brétigny convient bien à la production d’une œuvre et à l’exposition monographique. Actuellement, je développe des projets sur lesquels j’ai pu travailler de nombreuses années auparavant : l’Atelier Van Lieshout, Santiago Sierra et David Lamelas, lequel viendra ensuite. Ces propositions ont une cohérence dans leur succession, j’espère pouvoir continuer en ce sens, développer une « ligne éditoriale », pour employer un terme de journalisme. Il faut donner au public la possibilité d’avoir une lecture dans le temps.

Avant votre arrivée, la rénovation du centre d’art a été accompagnée de commandes publiques ; est-ce un aspect que vous entendez poursuivre ?
Le précédent directeur, Xavier Franceschi, a commencé à construire le centre d’art avec des œuvres. Je m’inscris dans cette voie, ce sont des projets réalisés avec des artistes qui modifient le lieu et lui donnent son statut. L’Edutainer, le module implanté par l’Atelier Van Lieshout l’an passé, est un nouveau volet de ce travail. J’ai investi une partie du budget d’exposition dans la réalisation d’un dispositif qui fonctionne simultanément comme un outil pédagogique et une œuvre. Après cette première année d’activité, il y a la proposition d’acquérir complètement le dispositif (et la recherche de partenaires à cet effet). J’ai inversé le processus normal par souci d’efficacité : prouver le bien-fondé du dispositif, l’expérimenter, l’améliorer et ensuite proposer de l’acquérir. Cela était plus logique et rapide que de programmer une acquisition sur le papier.

L’Edutainer renvoie à vos actions envers les scolaires. Le déficit d’enseignement de l’art à l’école est aujourd’hui encore pointé. Comment l’art contemporain s’insère-t-il dans les missions de l’Éducation nationale ?
L’art contemporain permet de confronter enfants et adolescents à une réalité « modifiée », aménagée différemment. Les arts plastiques sont l’expérience de l’espace, des matières. Les autres formats comme le cinéma ou même le spectacle sont dominants, là où l’art contemporain remet constamment en cause le point de vue et la position du spectateur. La première mission d’un centre d’art est l’aide à la création. La deuxième concerne le public, elle implique un travail de diffusion et de médiation. Ces deux missions comportent parfois des exigences différentes.  La difficulté avec une équipe réduite est d’avoir un travail important sur ces deux aspects. J’ai souhaité ne pas séparer les deux mais relier au maximum nos différents publics et les artistes. Tout cela est le fruit d’un travail avec l’Éducation nationale, par le biais de Francis Bentolila, chargé des publics scolaires, qui développe ici depuis longtemps une activité dans ce sens ; l’Edutainer est la concrétisation de ce projet, il rassemble tous les interlocuteurs. Pour l’exposition de l’Atelier Van Lieshout, nous avons reçu 600 élèves dans une articulation entre le lieu de présentation de l’œuvre et un autre, où l’expression orale est facilitée tout en restant dans un cadre artistique.

Avant de diriger le centre d’art, vous avez été rédacteur en chef d’une revue d’art contemporain et le fondateur de Design Mental, une agence d’édition et de promotion de projets qui a notamment publié le Wang Du Magazine. Quelles liaisons faites-vous entre ces activités ?
J’ai pu expérimenter différentes positions dans la chaîne de production artistique, cela m’a permis de comprendre les attentes de chacun. J’ai travaillé en galerie, en collaboration avec des artistes comme Pierre Huyghe et Wang Du, et dans le milieu de la critique et de l’édition. Voir le centre d’art comme une partie d’un ensemble aide à le définir comme quelque chose en évolution constante, qui doit affirmer sa spécificité et se bâtir en permanence. À la différence d’autres lieux culturels, nous ne disposons pas d’outils types, chaque centre a une expérience particulière à défendre. C’est à la fois une force et une fragilité. Mes collaborations avec des artistes m’ont montré l’importance d’arriver à construire quelque chose, de trouver les moyens d’aller plus loin que la convention artiste-directeur de lieu. Pour l’édition, j’ai ressenti une attente concernant la publication d’éléments d’information destinés à faire comprendre et à valoriser nos activités, d’où la publication de L’ED, un journal sur les actions du centre. Je souhaite continuer, mais cela ne doit pas se faire au détriment de la politique de soutien à la scène graphique (la ligne graphique du CAC a été créée par Vier5) et de celle d’édition de livres d’artistes conduite jusque-là. Il est fondamental de faire les deux, mais c’est aussi une question de moyens et d’effectifs.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
Le travail de Sanja Ivekovic que j’ai vu lors d’une présentation de la collection de la Generali Foundation à Vienne. Il y avait deux séries de cette artiste croate née en 1949 : Double Life et Tragedy of a Venus, des collages avec d’un côté une page de magazine, de l’autre une photo tirée de l’album de l’artiste. C’est une œuvre qui date du milieu des années 1970. Sanja Ivekovic va chercher des photographies de magazines qui répondent à ces photos personnelles. Le magazine semble devenir un moule, mais on ne sait plus qui anticipe quoi. Il y a un trouble dans ce rapport avec les médias. Je compte faire un projet avec elle en 2005. C’est assez rare de trouver des œuvres qui ont une telle évidence.

Le Centre d’art contemporain de Brétigny présente actuellement une exposition de Santiago Sierra et propose le 8 avril une rencontre avec l’artiste espagnole, Pilar Albarracín (Espace Jules-Verne, rue Henri-Douard, tél. 01 60 85 20 76, www.cacbretigny.com).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°189 du 19 mars 2004, avec le titre suivant : Pierre Bal-Blanc, directeur du Centre d’art contemporain de Brétigny

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