L'actualité vue par

Paul Salmona, Directeur de l’Auditorium du Musée du Louvre

« Le dialogue entre l’art ancien et l’art contemporain est essentiel »

Le Journal des Arts

Le 23 janvier 2004 - 1310 mots

Fermé pour cause de rénovation depuis juin 2003, l’Auditorium du Musée du Louvre rouvre ses portes le 2 février. Paul Salmona en est le directeur depuis février 1992, après avoir été responsable de la communication de la direction des Musées de France et de la Réunion des musées nationaux de 1989 à 1992. Il commente l’actualité.

Vous avez poursuivi pendant plus de dix ans une activité de céramiste. Les métiers d’art en France sont-ils d’après vous suffisamment valorisés, reconnus et soutenus ?
J’ai été céramiste très jeune, de 1973 à 1985, par vocation et passion. Mais cela laissait frustré mon désir d’agir en prise avec la société. J’ai donc progressivement évolué vers le montage de projets culturels dont les enjeux m’intéressaient, notamment dans le champ des arts visuels. Sur les métiers d’art en général, je ne suis pas sûr d’avoir un avis. En revanche, je connais un peu mieux la création contemporaine dans les domaines de la céramique et du verre. Contrairement à la situation des pays scandinaves, des États-Unis ou du Japon, ceux-ci restent en France les « parents pauvres » : il y a une dichotomie désuète entre arts « majeurs » et « mineurs ». La situation est difficile pour les artistes et le marché trop restreint – seules de rares galeries s’intéressent aux artistes qui travaillent dans ce secteur –, l’articulation entre l’industrie et les créateurs est très faible. Dans les pays scandinaves, des manufactures travaillent de manière étroite avec des designers et des céramistes. En France, malgré les efforts du Musée des arts décoratifs à Paris ou du Centre international de recherche sur le verre [à Marseille], par exemple, il me semble que l’on a longtemps cherché à valoriser les métiers d’art de façon passéiste, en insistant sur le maintien des métiers traditionnels sans mettre l’accent sur leur renouveau et leur investissement par les artistes contemporains.

L’Auditorium du Louvre, que vous dirigez depuis 1992, va rouvrir le 2 février. Quels changements y ont été apportés et quels seront les temps forts de la nouvelle programmation ?
Nous achevons un chantier de huit mois qui a permis de remplacer le dispositif de traduction simultanée, devenu trop vite obsolète. Cet équipement est indispensable pour tenir notre rôle de tribune scientifique du Louvre en archéologie, histoire de l’art, muséographie, architecture des musées… où la présence des chercheurs étrangers est essentielle. Nous en avons profité pour remplacer les fauteuils et pour rénover un certain nombre d’équipements très sollicités par 300 manifestations chaque saison. Après 14 saisons et un million de spectateurs, c’était nécessaire ! La fermeture nous a permis de développer un programme de journées-débats et de films sur l’art « hors les murs » dans les musées de Nancy, Grenoble et Lyon… et à l’étranger.
La salle rouvre avec un cycle ambitieux sur la peinture dans la Grèce antique, suscité par des découvertes en Grèce du Nord, notamment à Vergina où a été mise au jour la tombe de Philippe II de Macédoine. Ces découvertes conduisent à reconsidérer complètement notre vision de la peinture grecque, qui était jusqu’ici essentiellement littéraire, l’essentiel des œuvres ayant disparu. On se rend compte qu’il s’agit d’un art maîtrisant parfaitement la perspective, le modelé des corps, et qui témoigne d’une très grande liberté. Simultanément, nous proposons un grand programme d’archives audiovisuelles sur l’art du violon au XXe siècle et seize concerts qui leur donnent un écho vivant. Autre point fort, une collaboration avec le Musée du quai Branly pour un programme sur le métissage (colloque, films, contes pour enfants). Parallèlement, nous accompagnons l’exposition « Paris 1400 » de conférences sur les arts de cour en Europe et en Méditerranée à l’époque de Charles VI, d’une journée-débat sur les manuscrits enluminés, ainsi que d’une série de lectures. Enfin, l’islam prend une place importante dans les programmes, en liaison avec la création récente du département des Arts de l’islam au Louvre. Ce qui caractérise désormais les programmes, c’est un effort de « thématisation » en liaison avec les expositions temporaires et une insistance nouvelle sur les activités destinées aux jeunes publics.

Vous invitez fréquemment des intervenants spécialisés en art contemporain. Quels en sont les apports selon vous pour un musée comme le Louvre ? Et que pensez-vous de l’idée d’accueillir des créations contemporaines dans des musées d’art ancien, idée actuellement développée par le Musée d’Orsay à Paris ou la National Gallery de Londres ?
On ne peut pas s’intéresser aux œuvres d’art ancien sans s’intéresser à l’art contemporain et aux artistes d’aujourd’hui. Les uns aident à comprendre les autres, leur « dialogue » est essentiel. Certains de nos cycles de conférences adoptent une approche diachronique et abordent les questions esthétiques de l’Antiquité ou la Renaissance au XXe siècle. Nombre d’historiens de l’art se sont intéressés à l’art ancien et à l’art contemporain : Meyer Schapiro, Roberto Longhi, Pierre Francastel ou, plus près de nous, Jean-Claude Lebensztejn, Hubert Damisch, Henri Zerner ou Daniel Arasse. Nos commandes à des musiciens contemporains sont aussi une façon de proposer une relecture des chefs-d’œuvre du cinéma muet. Et il va sans dire que l’on ne peut pas montrer de cinéma sans partir d’un corpus produit au XXe siècle.
L’ouverture à l’art contemporain va se développer au Louvre : Marie-Laure Bernadac a rejoint récemment le musée, à la demande d’Henri Loyrette, comme conservateur chargé de ce secteur. C’est un magnifique enjeu.

N’est-il pas dommage que certaines conférences ou journées-débat, qui ont souvent valeur de référence pour les amateurs ou les historiens de l’art, ne soient pas pérennisées par des publications ?
En fait, plus de cinquante actes de colloques et de conférences ont été publiés depuis 1989, notamment avec l’Énsba [École nationale supérieure des beaux-arts]. Mais cette politique d’édition est très onéreuse et nous réfléchissons à de nouvelles formes de publication, notamment pour tous nos programmes sur la muséographie et l’architecture. Au-delà de l’édition traditionnelle, ce que l’on peut souhaiter, c’est qu’une chaîne de télévision câblée se spécialise dans la diffusion des manifestations scientifiques organisées par les institutions culturelles, notamment parisiennes, sur le modèle du regretté « Canal du savoir ». L’attente du public est considérable et c’est un enjeu de décentralisation culturelle.

Des expositions ont-elles récemment retenu votre attention ?
J’ai été très frappé par la qualité du nouvel accrochage des collections contemporaines du Musée national d’art moderne. Il renouvelle complètement la présentation et fait une place importante à de jeunes artistes. Il propose un dialogue visuel très réussi entre l’Arte povera, le minimalisme américain et des figures telles qu’Eva Hesse ou Sarkis. Il fait aussi le pari de salles monographiques – Opalka, Sanejouand, Rouan, Frize, G. T. Stoll – dont je trouve le principe excellent, même si je n’aime pas tout. L’hommage fait au début des collections à John Coplans, mort en 2003, est très émouvant. J’ai aussi beaucoup apprécié la grande salle d’architecture consacrée au fonds des photographes Véra Cardot et Pierre Joly : les tirages modernes mis en regard des maquettes originales brossent un panorama remarquable et très cohérent de l’architecture de la France d’après-guerre. Dans le même ordre d’idées, l’ouverture en 2002 de la galerie permanente de photographie du Musée d’Orsay est une initiative importante. En ce qui concerne les expositions, j’ai été frappé par « Architecture non standard », au Centre Pompidou, qui renouvelle en profondeur l’approche de l’architecture contemporaine, par « Les origines de l’abstraction » à Orsay qui s’ouvre sur une belle pièce d’Ann Veronica Janssens, par « Valie Export », dont la présentation de l’œuvre vient de s’achever au Centre national de la Photographie. À noter par ailleurs la reprise de l’exposition Auguste Perret par la Cité de l’architecture (1), organisée au Havre en 2002, et, bien sûr, « Porphyre », au Louvre, un ensemble remarquable d’œuvres en porphyre, un matériau rare investi d’une valeur symbolique très forte de l’Antiquité au XIXe siècle. C’est magnifique et d’un grand intérêt anthropologique.

(1) à partir du 30 janvier.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°185 du 23 janvier 2004, avec le titre suivant : Paul Salmona, Directeur de l’Auditorium du Musée du Louvre

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