Mercredi 21 octobre 2020

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Olivier Weber : « Le but de Daech : détruire le passé pour empêcher de penser »

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 5 mai 2015 - 1280 mots

PARIS

Olivier Weber, écrivain-voyageur et grand reporter, rend compte des pillages et trafics d’objets d’art par le groupe État islamique en Irak.

Écrivain-voyageur et grand reporter, Olivier Weber a « couvert » depuis trente ans bon nombre des grands conflits et guérillas qui ont éclaté à la surface du globe. Fin connaisseur de l’Afghanistan, point névralgique du monde de l’avant et de l’après 11-Septembre, et de l’Irak, il évoque, dans l’entretien qu’il nous a accordé, les destructions de biens culturels perpétrées par Daech [acronyme arabe du groupe État islamique] à Mossoul, en Irak, et aux alentours.

Quelles ont été les principales destructions de biens culturels perpétrées en Irak par Daech début 2015 ? Y a-t-il eu d’autres exactions commises depuis ?
Les exactions ont commencé le 28 février au Musée de Mossoul, le deuxième plus grand musée irakien. Des centaines d’objets, de statues, de bas-reliefs d’origine assyrienne datant de plus de 3 000 ans auraient été détruits. Le 5 mars, l’armée de Daech a détruit au bulldozer la cité de Nimroud, fondée au XIIIe siècle avant J.-C. et considérée comme la seconde capitale de l’Empire assyrien. Nimroud se trouve dans la banlieue de Mossoul, une ville d’1,3 million d’habitants qui a été prise en juin 2014 par Daech avec moins de 1 200 combattants. Les 36 000 soldats irakiens qui défendaient la ville l’ont abandonnée en l’espace de quelques heures. Il est incompréhensible que les États-Unis, dont les dépenses pour la guerre en Irak s’élèvent en huit ans à 2 000 milliards de dollars [environ 1 800 milliards d’euros], n’aient pas fait le nécessaire pour arrêter Daech. Le 7 mars, des groupes extrémistes ont frappé Hatra, cité inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. D’autres petits sites ont sans doute été détruits, mais il est difficile de le vérifier, car personne ne peut se rendre sur place.

Dans le cas du Musée de Mossoul, qu’est-ce qui était visé ? Quels biens ont été détruits ?
Au Musée de Mossoul, des pièces authentiques mais aussi des copies ont été détruites. Mais certains biens ont été mis à l’abri avant les destructions. Daech a conservé des originaux de façon à pouvoir les revendre. Des marchands d’art internationaux leur ont passé des commandes portant sur des pièces qui peuvent parfois valoir des millions de dollars. On avait observé le même processus en Afghanistan, où plusieurs sites historiques parmi lesquels celui de Bamiyan avaient été pillés en 2001. Là aussi, des commandes émanant de marchands et d’intermédiaires du marché de l’art, basés principalement à Bangkok, Singapour, Chicago et Tokyo, avaient été adressées aux extrémistes. Les négociants mentionnaient précisément les pièces d’art du Gandhara, par exemple, datant du Ier au IVe siècle après J.-C., qu’ils souhaitaient se procurer. En Irak, les vols ne sont pas un phénomène nouveau. Ils avaient déjà commencé en 2003, époque à laquelle les biens du Musée de Bagdad avaient été pillés et revendus.

Les destructions concernent-elles des périodes historiques précises de ce berceau de l’histoire de l’humanité ?
Une fatwa précise que tout ce qui est antérieur à l’ère islamique doit être détruit, mais aussi tout ce qui relève de la doctrine de l’iconoclasme. Les djihadistes brisent les représentations humaines mais parfois aussi animales. J’ai pu ainsi observer à Kaboul, au temps des talibans, des dégradations commises sur des toiles impressionnistes réalisées par des peintres afghans. Je me souviens d’une peinture figurant des rameurs dans une barque où les canotiers avaient été recouverts de peinture blanche. En Irak, la fatwa vise à interdire tout art préislamique, tout art réalisé avant l’ère du prophète Mahomet, qui débute en 622 après J.-C. Daech s’emploie à détruire également tout ce qui se rapproche de l’icône et de l’iconographie.

Quelles sont à vos yeux les motivations de Daech ? Outre la volonté de faire table rase du passé préislamique, ne faut-il pas y voir aussi des opérations de communication ?
Il est évident que les djihadistes utilisent ces exactions comme des outils de communication participant à l’effort de guerre. Ce, de façon à recruter des hommes en leur montrant ce qu’ils sont capables de faire. Il existe aussi une tendance à la surenchère au sein de Daech. La palme allant à celui qui manifestera la plus grande radicalité. On a connu le même phénomène en Afghanistan lors de la destruction des Bouddhas de Bamiyan. Celle-ci signait la défaite des talibans face à Al-Quaida, qui avait mis un point d’honneur à détruire ces Bouddhas pour signifier que c’était leur faction qui l’emportait sur celle des talibans. En Irak et en Syrie, ces destructions sont aussi l’expression de la montée en puissance de Daech.

Que peut faire l’Unesco ?
Pas grand-chose, bien que plusieurs sites soient inscrits au Patrimoine mondial. Elle peut agir en aval plus qu’en amont en travaillant sur la traçabilité des pièces de façon à tenter de les récupérer en cas de revente. Ces objets volés se retrouvent parfois dans des ventes aux enchères. Mais, dans 95 % des cas, les commandes se négocient directement, de la main à la main, avec de grands collectionneurs internationaux prêts à dépenser des millions de dollars pour se procurer ces objets d’art.

La résolution du 12 février 2015 prise par l’Unesco évoque l’adoption de dispositions juridiquement contraignantes pour lutter contre le trafic illicite des œuvres d’art…
C’est une bonne résolution. Tous les États étaient sur la même longueur d’onde. Les gouvernements fragilisés qui sont à la tête de la Syrie et de l’Irak doivent s’atteler à lutter contre ces trafics. Il faut agir également contre les receleurs qui se trouvent en Asie, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suisse, mais aussi en France. Et contre les pays par lesquels transitent ces biens : le Liban, l’Irak, la Syrie, la Turquie, et dans une moindre mesure l’Iran.

Existe-t-il une coopération entre l’Unesco et le gouvernement de l’Irak pour lutter contre ces destructions de biens culturels ?
Elle existe, mais elle est réduite à la portion congrue à cause de la guerre. C’est le cadet des soucis du Premier ministre de Bagdad et de son gouvernement qui est fortement corrompu. Une partie du trafic d’art passe par Bagdad.

Que pensez-vous des réprobations contre ces destructions de biens émanant d’autorités de l’islam telles que l’institutition égyptienne Al-Azhar qui a prononcé une « fatwa », le 6 mars, interdisant la destruction d’objets anciens…
Cette fatwa vise à montrer qu’il existe une haute autorité islamique qui se prononce contre la fatwa de [Abou Bakr al-]Baghdadi (l’autoproclamé calife à la tête de Daech) et contre ces destructions.
Tout se joue autour de l’interprétation du Coran, des sourates et des hadiths. Si l’on suit au pied de la lettre les sourates et les hadiths, tout ce qui est préislamique et postislamique peut être détruit : les miniatures persanes, l’art ottoman, l’art persan…

Ces destructions hypothèquent l’avenir des peuples de la région, désormais privés de mémoire…
Détruire un patrimoine culturel, c’est en effet détruire un peuple. Il faut lutter pour sauvegarder ces objets d’art car en les préservant on participe aussi au sauvetage des hommes et de leur culture. Ce ne sont pas deux combats séparés. Ces destructions de biens culturels sont une tactique qui participe du climat de terreur. Le but est de détruire le passé, d’oblitérer la mémoire pour empêcher de penser. Les talibans ont procédé de la même façon. Ils ont fait régner la terreur à tous les niveaux en interdisant la pensée et en détruisant la mémoire de façon à s’imposer. C’est une révolution politique, économique, sociale mais aussi mentale. En Irak, les exactions s’accélèrent car les militants de Daech savent qu’ils ne pourront pas tenir Mossoul encore très longtemps. Ils se doutent qu’une offensive va probablement être déclenchée prochainement.

Légende photo

Olivier Weber. © Photo : Philippe Matsas/Opale/Editions Robert Laffont.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°435 du 8 mai 2015, avec le titre suivant : Olivier Weber : « Le but de Daech : détruire le passé pour empêcher de penser »

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