Mardi 10 décembre 2019

Spécial photo

« Mission photo », les projets du ministère

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 25 octobre 2010 - 1731 mots

En mars 2010, le ministre de la Culture mettait en place une structure légère d’impulsion et de coordination : la Mission de la photographie. Un tournant dans la préservation des fonds ?

La richesse des fonds photographiques conservés en France et le nombre de lieux consacrés à l’image fixe peinent à masquer une apparente évidence : depuis quarante ans, l’État n’est pas parvenu à définir une politique claire et cohérente en matière de photographie. La dissolution de la Fondation nationale de la photographie (Lyon) comme celle du Centre national de la photographie (Paris), initié par Robert Delpire, ne devait pas clarifier ses intentions. Dernière en date, la disparition de Patrimoine photographique, l’association qui gérait depuis 1983 les quatorze donations faites à la France, rajoutait un acte à cette tragédie culturelle. Pièce qui s’est soldée en décembre 2009 par la fermeture de l’hôtel de Sully (Paris), repris sans préavis par son propriétaire le CMN, et qui était entièrement tourné, sous la gouverne du Jeu de paume, vers la valorisation du patrimoine photo. 

Un chantier de Frédéric Mitterrand
Dans ce contexte, l’annonce de la création de la Mission de la photographie par le ministre de la Culture, le 25 mars 2010, a été accueillie avec un enthousiasme pour le moins contenu. Ce jour-là, pourtant, en plaçant cette nouvelle mission directement sous son autorité, Frédéric Mitterrand lançait un signal fort en direction d’un secteur en proie à une crise de ses valeurs. Pilotée par Daniel Barroy et Manuel Bamberger, la Mission s’est immédiatement mise au travail avec pour objectifs de renouer le dialogue avec les professionnels et de solder les problèmes du passé, notamment ceux cristallisés autour de la gestion des donations [lire encadré]. Une commission de réflexion a ainsi réuni près de quatre-vingts représentants des métiers de la photographie afin de débattre de la sauvegarde des fonds, de leur valorisation, du renforcement des politiques de soutien et de l’amélioration des formations. Le rapport de la Mission ne s’est pas fait attendre. Rendu public par le ministre le 4 juillet, il témoigne d’une bonne compréhension des réalités. À propos des archives, il souligne le risque de disparition des deux types de patrimoines amassés en France : les « fonds historiques constitués, « stocks » d’images non organisés, fichiers numériques » et les « fonds des photographes en activité ». 

Des idées, mais pas de moyens
Malheureusement, le rapport, s’il marque a priori un tournant dans l’histoire de la politique photographique de la France, n’engage pas de mesures concrètes et immédiates à la hauteur des urgences qu’il définit. Les propositions d’action suggérées lors des commissions s’accompagnent toutes du conditionnel, « étant entendu qu’elles ont été évoquées sans prendre en compte les limites en moyens budgétaires et humains correspondants », précise le compte rendu. S’agit-il alors d’un énième leurre destiné à tranquiliser les professionnels ? De toute évidence non : la Mission a, pour la première fois, permis d’asseoir tout le monde autour d’une même table. Les propositions sont là, et vont devoir être désormais examinées afin de définir les actions prioritaires de celles qui ne le sont pas. Mais il faut bien admettre que la Mission tombe à un mauvais moment, en pleine période de révision générale des politiques publiques et de rigueur budgétaire. « Nous avons des moyens limités », reconnaît Daniel Barroy, qui ajoute ne pas pouvoir s’engager sur « des investissements massifs pour la période 2011-2012 ». Pour Anne de Mondenard, responsable scientifique de la Mission, chaque chose en son temps : « On a toujours besoin de moyens financiers, mais il y a un temps de réflexion à avoir, car nous sommes sur quelque chose qui n’a jamais été traité dans sa spécificité. »

Un portail de la photographie

En attendant donc un coup de baguette magique, la Mission a tout de même initié deux chantiers peu coûteux en faveur de la sauvegarde du patrimoine photo : la mise en ligne sur Internet d’un portail de la photographie et la création d’une Commission des dons et des legs. Piloté par la RMN, « le portail, explique Daniel Barroy, sera un outil vivant de repérage des fonds », créé sur le modèle de bases de données déjà existantes, type Mérimée. Il recensera et localisera les fonds publics mais aussi privés qui, éparpillés sur le territoire, devraient donc gagner en visibilité. « C’est une bonne idée », reconnaît Agnès Sire de la fondation HCB, un avis que ne partage pas Julien Frydman ; directeur de Magnum Photos Paris, pour qui : « Avoir une vitrine, c’est bien, encore faudra-t-il savoir attirer le chaland. » Problème : sans un minimum de financement, l’enrichissement du portail se fera sur le mode participatif, en espérant que tout le monde joue le jeu derrière la RMN. Bien sûr, « le portail va partir de ce qui existe déjà », rassure Manuel Bamberger. Car les fonds sont, en grande partie, connus des spécialistes. Il existe déjà des répertoires des collections publiques et privées, comme Le Répertoire Iconos, édité par La Documentation française jusqu’en 2008, qui recense près de 7 000 références et dont le ministère ne semblait pas véritablement connaître l’existence. 

Une commission des dons
La Commission des dons et des legs suscite, quant à elle, plus d’attentes. « Elle sera effective dès le début de l’année prochaine, assure d’ailleurs Daniel Barroy. Elle orientera les personnes ou les structures qui souhaitent faire un don ou un legs vers une institution adaptée », et pas seulement appartenant à l’État. Ainsi peut-on espérer ne plus voir partir à Berlin le fonds Helmut Newton, que la France a laissé filer, ou celui de la photographe Dominique Darbois, lui aussi très récemment manqué, et qui, se dit-il, pourrait rejoindre la Suisse… Plus que sur la Commission, c’est sur sa composition que les inquiétudes se portent. « Elle réunira des gestionnaires de grands fonds publics et des personnalités représentatives du privé », rassure Daniel Barroy. Mais, à l’instar de Françoise Denoyelle, historienne, présidente de l’Association de défense des intérêts des donateurs et ayants droit de l’ex-Patrimoine photographique (ADIDAEPP), d’aucuns craignent une commission partisane, défendant un certain type de photographie : l’artistique au détriment du photojournalisme, par exemple. 

Quid des archives à Arles ?
Si, aux yeux de beaucoup, la Mission de la photographie constitue le début d’un réengagement de l’État, tous lui demandent de passer maintenant à l’acte, à commencer par Michel Poivert, qui ne fait pas mystère de son scepticisme « dans la mesure où tout cela est à budget constant ». Pour François Cheval, l’État aurait dû commencer « par sauver ses propres archives » et par soutenir financièrement le réseau des institutions déjà existant. Selon lui, la Mission a par ailleurs commis l’erreur de ne pas statuer dès le départ sur « qu’est-ce que la photographie dans la société d’aujourd’hui ? ». Michel Poivert et Julien Frydman redoutent, quant à eux, de ne pas voir aboutir un consensus, tant les réalités de la photographie sont diverses, tandis que pour Marta Gili la Mission devrait au moins combler « un manque d’information et de communication ». Tout est donc une question d’attitude. Pour le directeur de Magnum Photos, l’urgence se situe ailleurs : du côté des photographes vivants dont le rapport ne dit rien, ou presque, de la sauvegarde des collections. Le ministère nourrit bien l’ambition de créer un centre d’archives à Arles qui s’appuierait sur l’École nationale supérieure de la photographie. Mais le projet n’en est encore qu’au stade embryonnaire : quels seront les contours de ce centre ? Quels fonds y seront entreposés ? Et quels seront les liens de ce pôle de l’image au milieu du projet culturel initié par la collectionneuse et mécène Maja Hoffmann ? Affaire à suivre… Interrogée en juillet, la galeriste Françoise Paviot jugeait le rapport « excellent », tout en souhaitant voir « pérennisée la Mission » afin de la protéger du remaniement ministériel. C’est désormais chose faite, depuis qu’elle a été rattachée, en septembre, à la Direction générale des patrimoines. Commence désormais pour la Mission une période d’apprentissage : « Nous allons apprendre ce qu’est un fonds photo et ce qu’il faut conserver, comme ont appris, en leur temps, les services d’archives », explique Daniel Barroy. Mais il va falloir apprendre vite car, comme l’écrit l’ADIDAEPP dans sa lettre du 14 avril 2010 à ses 300 adhérents : « Nous jugerons sur les actes. »

Le fort de Saint-Cyr, sur la voie du positif…

L’État croule sous son patrimoine photographique, qu’il conserve dans ses bibliothèques, ses musées, ses administrations ainsi qu’au fort de Saint-Cyr, à Montigny-le-Bretonneux. C’est ici dans les Yvelines, à trente kilomètres de Paris, que la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine garde en effet une partie des ressources documentaires de l’État.

« On trouve tout au fort de Saint-Cyr »
Depuis la création de son service des archives photographiques en vue de conserver les clichés de la Mission héliographique de 1851, la Médiathèque n’a pas cessé de s’enrichir de toutes sortes de fonds : Monuments historiques, Touring club de France, collections privées… Les acquisitions de l’État sont également venues gonfler ses rangs, notamment pour les négatifs – parmi lesquels les 4 599 négatifs d’Atget acquis en 1920 et 1927 – dont la Médiathèque s’est fait une spécialité. Ce qui fait dire à Jean-Daniel Pariset, directeur des lieux : « On trouve tout au fort de Saint-Cyr ! »

Après la dissolution de l’association Patrimoine photographique, en 2004, le fort a également accueilli les quatorze donations faites à l’État : dont celles de Kertész, Parry, René-Jacques et, le dernier en date, Willy Ronis. Malheureusement pour lui, entre 2003 et 2007, plusieurs rapports ont mis à l’index les conditions de conservation inadaptées, à commencer par une hygrométrie trop élevée due aux casemates. Parallèlement, l’ADIDAEPP a dénoncé le manque d’inventaire des donations, sans s’apercevoir que celui-ci était parfois rendu difficile en raison de l’insuffisance de préparation de certaines d’entre elles.

Mais depuis 2006, la situation s’est améliorée : les casemates ont été climatisées et l’inventaire, comme la numérisation, a débuté. « On peut dire que les conditions de conservation progressent, admettait l’ADIDAEPP en 2008, sans pour autant atteindre le niveau souhaité. » Mais avec une dotation de 750 000 euros que la Médiathèque doit partager entre le fort de Saint-Cyr et son futur centre de documentation de Charenton-le-Pont, la Médiathèque souffre d’un manque patent de moyens. Là encore, l’État devra clarifier sa politique…

Repères

1975 Création du Centre national pour la photographie.

1978 Inauguration de la Fondation nationale de la photographie.

1982 Ouverture du Centre national de la photographie (CNP). Installation des archives photo au fort de Saint-Cyr.

1993 La Fondation nationale de la photographie est dissoute.

2004 Dissolution du CNP et de l’association Patrimoine photographique dont les missions sont réparties entre la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine (conservation), la RMN (diffusion) et le Jeu de paume (valorisation). Création de l’ADIDAEPP.

2010 Mission de la photographie.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°629 du 1 novembre 2010, avec le titre suivant : « Mission photo », les projets du ministère

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