L’Espagne chérit ses fondations

Le Journal des Arts

Le 6 février 2004 - 1422 mots

Le paysage culturel espagnol se caractérise par sa profusion de fondations. Entreprises, particuliers et artistes financent des espaces d’exposition qui dynamisent la scène locale.

Les fondations culturelles espagnoles se distinguent par leur diversité. Elles peuvent en effet dépendre de banques, d'entreprises, d'artistes et même de privés. Loin d'être attrayante sur le plan fiscal, une récente loi sur les fondations, censée attirer les mécènes et alléger les impôts de ces organismes, ne serait pas à l'origine de ce dynamisme. Recension.

Les fondations bancaires
« En Espagne, nous sommes passés d’un état théocratique et dictatorial, où la culture était patrimoine exclusif de l’État, à une démocratie, où la société civile décide de participer à la gestion de la culture. De la mort de Franco en 1975 à nos jours, un important réseau de fondations privées de types divers s’est créé en Espagne. La création et le développement de ce mouvement ne suscitent pas la même méfiance qu’en France », explique Josep-Lluis Giménez-Frontín, directeur de la Fondation Caixa Catalunya, dont le siège se situe à la Pedrera, la maison d’Antoni Gaudí à Barcelone. En 2003, cette fondation a attiré 1,4 million de visiteurs, répartis entre l’exposition permanente (Espai Gaudí et l’Appartement de la Pedrera), les expositions temporaires et la centaine d’activités qu’elle propose. La totalité du budget est destinée aux expositions et aux activités et, ponctuellement, à l’achat d’œuvres d’artistes catalans, exposées dans les bureaux de la Pedrera. « Il y a eu une véritable explosion du mouvement des fondations, car les conditions requises pour leur création étaient réduites. Il n’était même pas nécessaire de démontrer une solide santé financière, ce qui a provoqué une réaction négative dans le milieu des institutions. Ceci ne signifie en rien que l’État ne devrait pas se montrer généreux face aux initiatives sérieuses et intéressantes. Il est indispensable que les ministères de la Culture et des Finances travaillent ensemble dans la formulation des lois adaptées aux nouvelles réalités », poursuit Josep-Lluis Giménez-Frontín.
La Fondation « la Caixa » est également entièrement financée par la banque éponyme, et détient, elle, l’une des plus importantes collections d’art contemporain international d’Espagne. Cette année, la CaixaForum, le centre d’exposition principal de la fondation à Barcelone, a reçu 1,13 million de visiteurs, dont les deux tiers sont venus voir les expositions. Celles-ci étant gratuites, les activités annexes sont accessibles pour un prix symbolique, de manière à limiter l’affluence du public. Avec 210 000 visiteurs, la rétrospective « Henri Cartier-Bresson » est l’exposition la plus visitée à ce jour. « En Espagne, il existe un réseau de fondations très large et complexe, et l’État devrait abandonner ses réticences face à l’élargissement des bénéfices fiscaux pour contribuer à la croissance de ce mouvement », estime Alejandro Plasencia García, vice-président de la Fondation « la Caixa ». En 2003, le comité d’acquisition, où siègent Dan Cameron – conservateur au New Museum of Contemporary Art de New York – et Vicente Todolí – directeur de la Tate Modern, à Londres –, a sélectionné une majorité de vidéos d’artistes des années 1990, comme Aernout Mik ou Doug Aitken. « La fondation destine chaque année 1 million d’euros au développement de la collection “Testimonio” d’artistes espagnols vivants. Un projet de soutien à la création espagnole qui culmine avec la programmation d’expositions de la Sala Montcada, un espace réservé aux jeunes talents », conclut le vice-président.

Les fondations créées par les grandes entreprises
Parmi les fondations culturelles créées par les grandes entreprises, la Fondation Telefónica de Arte y Tecnología, à Madrid, se distingue par son intérêt particulier pour les nouvelles technologies. « Depuis cinq ans, nous organisons un concours international réservé aux artistes espagnols et ibérico-américains, qui récompense la création artistique fondée sur les techniques et les concepts de vie artificielle. En 2003, ce concours a distribué des prix d’une valeur totale de 20 000 euros », déclare Santiago Muñoz Bastide, directeur de projets culturels. Parallèlement, la fondation acquiert des œuvres pour ses collections d’art moderne et contemporain. « Nous sommes au cœur de l’élaboration de deux nouveaux ensembles : la collection de photographies contemporaines qui sera visible pendant l’ARCO, la foire d’art contemporain [lire p. 18], et une collection consacrée au cubisme, inaugurée début 2005 », ajoute Santiago Muñoz Bastide, précisant qu’habituellement les acquisitions se font auprès de galeries espagnoles et étrangères.

Les fondations créées par des particuliers
« L’essence même de ces fondations réside dans leur caractère privé : elles émanent d’un patrimoine personnel et naissent de la volonté d’un citoyen ou d’une société de réaliser une activité d’intérêt général », a récemment déclaré José Luis Yuste, directeur de la Fondation Juan March, créée en 1955 par le financier Juan March Ordinas. Outre son programme soutenu d’expositions et d’activités culturelles, celle-ci détient une collection d’art espagnol contemporain répartie entre le Musée d’art abstrait espagnol de Cuenca, le Musée d’art espagnol contemporain de Palma de Majorque et ses locaux de Madrid.
La Fondation Francisco Godia, créée en 1998 en hommage à la mémoire de l’impresario, pilote de Formule 1 et collectionneur catalan Francisco Godia Sales, présente sa collection d’art à Barcelone et prépare son transfert dans un nouveau siège en 2006. Cet ensemble est spécialisé en sculpture et en peinture médiévale et possède un fonds de quelque 500 pièces de céramiques espagnoles du XIVe au XIXe siècle, ainsi qu’une sélection de peintures modernes parmi lesquelles des œuvres de Casas, Nonell, Sorolla et Gutiérrez Solana. À l’inverse, la Fondation Vila Casas, créée par l’industriel pharmaceutique Antonio Vila Casas, se focalise sur l’art contemporain. La fondation, qui conserve les 5 000 volumes du centre de documentation Joan-Brossa légués par l’artiste, expose actuellement sa collection de peintures au Museu Art 2000, un palais du XVe siècle de Torroella de Montgrí sur la Costa Brava, tout en organisant des expositions de jeunes artistes catalans dans l’espai VolArt, à Barcelone. Le dernier projet en date est le réaménagement d’une usine moderne de Palafrugell, sur la Costa Brava, qui exposera des photographies, des vidéos et autres œuvres audiovisuelles. « Notre objectif principal est de promouvoir l’art émergent catalan. C’est pourquoi, outre l’organisation d’expositions, nous publions un catalogue avec des essais critiques, nous réalisons une vidéo qui illustre le processus créatif de l’artiste, nous faisons l’acquisition d’œuvres et nous lui permettons de vendre directement au public sans percevoir aucune commission », explique Antonio Vila Casas, soulignant que la nouvelle loi, qui ne concède pas d’incitations fiscales importantes, n’est pas à l’origine de la vitalité du réseau de fondations espagnoles.
Cette nouvelle législation, entrée en vigueur depuis un an, tente d’alléger le régime fiscal du système, mais les incitations au mécénat, surtout celles relatives à l’art contemporain et aux artistes vivants, restent insuffisantes. Un avis partagé par le Centro de Fundaciones, la Confederación de Federaciones Españolas – qui regroupe 475 fondations dont 150 à vocation culturelle – et la Coordinadora Catalana de Fundaciones. La loi devrait pourtant permettre une économie de 29,8 millions d’euros d’impôts en 2003 (1).

Les fondations créées par des artistes
Eduardo Chillida au Pays basque, Joan Miró et Antoni Tàpies à Barcelone, les artistes créent aussi des fondations qui portent leurs noms. La Fondatión Miró ne jouit pas d’un budget suffisant pour acquérir des œuvres, car la subvention publique qu’elle reçoit constitue seulement 20 % de son budget : « Nous recevons des dons importants sous forme d’œuvres de Miró, et notre budget nous permet d’organiser un programme d’expositions et un cycle spécifique dédié à la jeune création à l’Espai13 », explique Dolors Ricart, vice-directrice de la Fondation Miró, laquelle, en 2003, a reçu plus de 500 000 visiteurs. La Fondation Tàpies a un système semblable et survit grâce au financement de son fondateur, à la vente de billets et de catalogues et à une subvention annuelle de 1 million d’euros. « Les fondations culturelles de ce genre ne jouissent pas d’un traitement spécifique et les avantages fiscaux se résument à un dégrèvement de 15 % sur l’impôt sur les sociétés. Nous ne pouvons donc nous avouer satisfaits. Les avantages nous semblent minimes au vu du contrôle que l’on prétend exercer sur les fondations qui est clairement excessif », conclut Miquel Tapíes, directeur de la fondation et fils du fondateur.

Note

(1) Avant d’acquérir le statut de fondation, une association doit reverser un minimum de 70 % de ses bénéfices à des activités d’intérêt général, ne pas dépenser plus de 40 % du produit de ses activités lucratives et de ne pas rétribuer les dirigeants de la société. D’autre part, les mécènes, fortement encouragés, ont droit à une déduction de 25 % d’impôts sur le revenu des personnes physiques.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°186 du 6 février 2004, avec le titre suivant : L’Espagne chérit ses fondations

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