Les racines de la modernité tunisienne

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 6 décembre 2016 - 584 mots

TUNIS - « Tout le monde sait pertinemment que les réformes de 1956, après l’indépendance, sont une réplique du mouvement des idées du XIXe siècle. On n’a rien ajouté », nous a expliqué Mohamed Zine El Abidine.

C’est précisément l’ambition de l’exposition « L’éveil d’une nation » (jusqu’au 27 février) présentée au Qsar es-Saïd que de raconter ce « mouvement des idées » peu connu des Tunisiens eux-mêmes. À partir du milieu du XIXe siècle, la Tunisie, alors vassale de l’Empire ottoman, commence à s’ouvrir à la modernité sous la conduite des Beys de Tunis de la dynastie des Husseinites. En 1846, Ahmad Bey abolit l’esclavage puis se rend à Paris, rompant avec la tradition qui veut qu’un souverain ne quitte pas la Tunisie. En 1857, à la suite de l’exécution d’un juif accusé de blasphème et sous la pression des consuls français et anglais, son successeur proclame le Pacte fondamental, une charte de droits individuels qui protège en particulier les minorités. Puis, en 1861, Sadok Bey constitue la première monarchie constitutionnelle d’un pays arabe en promulguant une constitution, un code pénal, un code du commerce… Mais très vite il doit affronter les révoltes des tribus, qui s’insurgent contre les hausses massives d’impôt, la mise en place de la conscription et le nouveau système judiciaire, et suspend la constitution. La modernisation a également un coût qui oblige à un recours massif à l’emprunt que ne peuvent rembourser les Beys. La France, présente en Algérie depuis 1830, s’ingère de plus en plus dans les affaires de la Tunisie voisine au point d’y entrer en 1871 avec 30 000 militaires, et d’imposer sa tutelle, actée dans le traité du Bardo (1881). Tout cela est très bien raconté dans l’exposition qui se tient dans le patio central du palais et dans les pièces attenantes. Le commissaire, Ridha Moumni, un jeune historien de l’art ex-pensionnaire de la Villa Médicis, a su réunir de nombreux tableaux, objets et documents pour évoquer la relation avec les Ottomans, la production artisanale, les fastes de la vie de cour et surtout les grands moments de cette ouverture à la modernité. L’armée, qui fut un des principaux vecteurs de cette modernité grâce notamment à la nouvelle école militaire, occupe la place centrale de l’exposition. Une présence visuelle d’autant plus forte qu’elle comprend de nombreux grands portraits de dignitaires en uniforme occidentalisé. De sorte que la Tunisie vernaculaire semble – malheureusement pour la vérité historique – quasiment absente du paysage.

Une exposition à enjeux multiples

Cette exposition est importante à plus d’un titre. D’abord, le ministre n’hésite pas à le dire, elle relativise le rôle de l’ancien président Bourguiba, mais aussi de la France coloniale dans l’ouverture de la société tunisienne. Ensuite elle est le fruit d’un partenariat inédit avec une fondation privée, la Fondation Rambourg, qui est le principal organisateur et financeur de l’exposition. Cette jeune fondation, dirigée par un couple franco-tunisien qui a fait fortune dans la finance, veut promouvoir l’art et favoriser l’éducation en Tunisie – ainsi l’exposition est gratuite. Elle le fait avec un professionnalisme remarquable, comme en témoigne le matériel scénographique digne des grands musées européens. C’est aussi la fondation qui a convaincu les autorités d’ouvrir le Qsar es-Saïd, un palais princier du XVIIe siècle situé près du Bardo, déclassé dans les années 1940 et servant de réserves depuis 1981 pour la collection dite des « peintures historiques ». Elle milite pour la transformation du lieu en musée d’histoire moderne et contemporaine, un pied de nez à l’histoire car c’est en ces lieux que fut signé le traité du Bardo.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°469 du 9 décembre 2016, avec le titre suivant : Les racines de la modernité tunisienne

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