Le vitrail, un art contemporain

Une technique qui a converti nombre d’artistes

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 21 décembre 2001

Malgré son usage laïc, le vitrail reste
une technique attachée à l’architecture religieuse. En France, il a su convertir de nombreux artistes contemporains à sa cause. Dernièrement, Pierre Buraglio à l’hôpital Bretonneau et Sarkis à l’abbaye de Sylvacane ont ainsi imposé leurs traces dans la lumière.

Inscrit dans les formes d’une architecture qui détermine au plus juste sa place, le vitrail est intimement lié aux constructions ecclésiastiques. En France, cette histoire court des édifices carolingiens aux programmes contemporains, en passant par les douceurs saint-sulpiciennes. Mais l’avènement des vitraux date indéniablement de l’époque gothique. Cette “couronne de lumière”, comme l’a nommée l’abbé Suger, responsable du chantier de la basilique Saint-Denis au XIIe siècle, est à la fois véhicule et symbole de la pensée divine. Placée dans le contexte néo-platonicien de la fin du Moyen Âge, la lumière ne signifiait pas moins que le passage du matériel à l’immatériel, de l’homme à Dieu. Hommage indirect au théologien, nombre d’artistes contemporains ont su appréhender le vitrail comme une technique propre à modeler la lumière. Dans ce domaine, l’abstraction n’a pas manqué de faire les beaux jours des maîtres verriers contemporains : Aurélie Nemours dans le prieuré de l’église Notre-Dame de Salagon, Marc Couturier dans le chœur de l’église Saint-Léger à Oisilly, François Rouan dans la nef de la cathédrale de Nevers, Olivier Debré à Sainte-Europe de Borne, Geneviève Asse dans la cathédrale de Saint-Dié, Jean-Pierre Raynaud à l’abbaye de Noirlac, Pierre Soulages dans l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, Christophe Cuzin dans l’église de Lognes, Claude Viallat à Nevers, ou encore Pierre Buraglio dans la chapelle Saint-Symphronien à Saint-Germain-des-Prés.

Avec son intervention pour l’oratoire de l’hôpital Bretonneau – inauguré cette année après son réaménagement par Denis Valode et Jean Pistre – dans le XVIIIe arrondissement parisien, ce dernier vient d’ailleurs de renouveler littéralement et symboliquement l’expérience de la lumière. C’est du moins ce qu’indique le texte écrit en français et en hébreu sur les murs : “Moïse regarda : le buisson était embrasé, mais le buisson ne se consumait pas. Moïse dit : ‘je vais faire un détour pour voir cet étrange spectacle, et pourquoi le buisson ne se consume pas’. Dieu vit qu’il faisait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson, ‘Moïse, Moïse’, dit-il, et il répondit : ‘me voici’”. Multiconfessionnel, le lieu comprend également l’inscription d’une sourate du Coran. S’il a pris en charge la totalité de l’aménagement de l’oratoire (mobilier de bois clair, autel et inscription en relief d’un motif d’échelle sur le mur qui lui fait face), le peintre signe évidemment avec les vitraux le sommet de son intervention. Ces trois grandes surfaces verticales s’inspirent des fresques de Giotto à Padoue. En reprenant des structures végétales dans des motifs bleus, verts et gris, elles s’éloignent de la représentation pour correspondre à cet “espace de recueillement, de médiation et de culte”, comme l’indique Pierre Buraglio dans ses notes d’intention. Conçue au sein d’un établissement de soins aux personnes âgées, cette “chapelle” de 30 m2 aura inévitablement à faire face à la douleur du décès. Sur les murs, des cadres ténus, soulignés par des couleurs, dessinent des surfaces vides, comme en attente d’un recueillement.

Pointer l’universel, mais aussi le ciel, apparaît comme le credo de l’intervention de Sarkis à l’abbaye de Silvacane dans les Bouches-du-Rhône. Sur les larges baies du bâtiment, l’artiste a inscrit la trace de ses doigts sur des surfaces neutres. Jaunies par autant de passages, elles font baigner l’espace dans une teinte dorée, propre à l’apaisement et à la mise en valeur de la pierre de la construction cistercienne. Mais à sa marque, il en a rajouté d’autres, celles de cinq anonymes, tous membres d’une même famille. “Les textes parlent de l’humilité de l’anonymat. Dans ce cas précis, le nom anonyme arrive dans l’espace du réfectoire et dépose ses empreintes. Unité et différences : les empreintes ont leur espace intime dans le vitrail”, déclare Sarkis à ce sujet (in Geneviève Breerette, Sarkis à Silvacane).

- Hôpital Bretonneau, 23 rue Joseph-de-Maistre, 75018 Paris
- À lire : Collectif, 20 siècles de cathédrales, éditions du Patrimoine, 528 p., 393,60 F ; Collectif, Architecture de lumière, vitraux d’artistes 1975-2000, éditions Marval, 204 p., 490 F ; Jean-Marie Geron, Albert Moxhet, Le Vitrail contemporain, éditions La renaissance du livre, 224 p., 380 F ; Collectif, Les Couleurs de la lumière, Le Vitrail contemporain en Région Centre 1945-2001, éditions Gaud, 128 p., 145 F ; Geneviève Breerette, Sarkis à Silvacane, éditions du Patrimoine, 72 p., 52 F.

Attention fragile

L’immatérialité lumineuse du vitrail n’évite évidemment pas sa détérioration. Non sans ironie, les nombreuses commandes contemporaines entreprises dans les monuments historiques peuvent d’ailleurs prouver cette fragilité. À partir de la fin du mois de décembre, les visiteurs du Musée national du Moyen Âge pourront toutefois retrouver une centaine de vitraux datés du XIIe siècle au début du XVIe siècle dans leurs splendeurs passées. Fruit d’une convention avec la Fondation d’entreprise Gaz de France – mécène obligé dans cet art du feu –, cette campagne qui vise aussi bien des panneaux en provenance de Cergy que de Rouen et Colmar permettra également d’admirer les vitraux de la Sainte-Chapelle dessertis et remontés. n Cluny, Musée national du Moyen Âge, 6 place Paul-Painlevé, 75005 Paris, tél. 01 53 73 78 00, tlj sauf mardi 9h15-17h45, www.musee-moyenage.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°139 du 21 décembre 2001, avec le titre suivant : Le vitrail, un art contemporain

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