Samedi 15 décembre 2018

Le pays des collectionneurs

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 29 avril 2005 - 773 mots

En Belgique, de nombreuses collections privées font le contrepoint à une certaine faiblesse institutionnelle. Après une longue ère de méfiance, une nouvelle dialectique public-privé semble toutefois en marche.

Comment un pays grand comme un mouchoir de poche peut-il compter une myriade de collectionneurs d’art contemporain alors que l’on ne relève que quelques référents institutionnels, au rang desquels le Museum van Hedendaagse Kunst Antwerpen (Muhka), initié à Anvers en 1986, le Stedelijk Museum voor Actuele Kunst (SMAK), inauguré en 2000 à Gand, et le Musée des arts contemporains (MAC’s), établi au Grand-Hornu en 2002 ? Certains puisent leur réponse dans la méfiance viscérale des Belges vis-à-vis de leurs pouvoirs publics. « Les collectionneurs belges sont indépendants, martèle le collectionneur de Gand Anton Herbert. Nous ne sommes pas convaincus que les autorités vont faire le travail qu’elles ont à faire. Nous n’avons pas de structure muséale qui nous donnerait confiance. Les musées sont nouveaux, avec un côté bric-à-brac, et ne sont pas soutenus par le pouvoir politique. » Les institutions sont toutes nées au forceps, dans un climat d’inertie générale. Il a fallu douze ans avant que le MAC’s ne voie le jour, vingt-cinq ans pour que le Musée d’art contemporain de Gand jouisse d’un bâtiment indépendant, quarante ans pour que Anvers, ville pourtant d’avant-garde, ait son musée. « La Belgique a un retard hallucinant concernant les institutions publiques, convient Bart De Baere, directeur du Muhka. Le budget des arts visuels est actuellement de 1,8 million d’euros au ministère de la Culture flamande, pour les artistes, les expositions et les centres d’art, alors qu’il s’agit du point d’identification important de la Belgique. Mais, récemment, le ministre de la Culture, Bert Anciaux, a jugé que le décalage avec le budget des arts vivants n’était pas normal. »

Collections considérables
Rétifs à ouvrir leurs portes au public, les collectionneurs belges ne peuvent prétendre pallier la faiblesse institutionnelle. Anton Herbert n’a présenté son fabuleux ensemble qu’au compte-gouttes, au Casino Luxembourg ou au Stedelijk Van Abbemuseum d’Eindhoven, aux Pays-Bas, plutôt qu’en Belgique. « À Bruxelles, on a une frustration très grande à cause de l’absence d’une institution d’art contemporain. Mais je ne crois pas qu’un collectionneur ait le souhait de suppléer un manque institutionnel, module de son côté le collectionneur bruxellois Herman Daled. C’est un intérêt individuel, à l’échelon des personnes. » Contre-exemple célèbre, le Musée de Gand est redevable à la ténacité d’une association de collectionneurs, créée en 1957 et animée par l’avocat Karel Geirlandt (lire p. 35). Avant même que la structure n’existe, les collectionneurs l’avaient dotée de pièces de Jim Dine, Gerhard Richter et de Cobra !
Une nouvelle dialectique public-privé se met pourtant timidement en place. « Tout le paysage des
musées est en transformation, on essaie de professionnaliser l’art contemporain, observe Philippe Van Cauteren, directeur par intérim du SMAK. Mais il n’y a pas de conditions optimales pour que les privés donnent aux musées. »
Ce support privé serait pourtant le bienvenu pour compenser l’indigence des budgets annuels d’acquisition, de l’ordre de 150 000 euros au Muhka et 250 000 euros au MAC’s. Difficile de s’aligner sur la cote des artistes internationaux avec de tels crédits ! Les relations privilégiées avec certains amateurs ouvrent cependant des perspectives. Le SMAK a récemment bénéficié d’une donation de 40 œuvres de François Morellet, consentie par un collectionneur bruxellois. De son côté, le Muhka a dernièrement reçu de Herman Daled une œuvre de Michel Parmentier. Le directeur du MAC’s, Laurent Busine, a quant à lui lancé quatre conventions avec des collectionneurs pour des dépôts de cinq à dix ans. « Il y a des collections privées tellement considérables, notamment en Flandre, que certains sont dans l’impossibilité de les présenter. J’en suis l’usufruitier. Jusqu’à présent, je n’ai essuyé aucun refus », précise-t-il.
Les collectionneurs bruxellois ont aussi pris le taureau par les cornes pour créer le Centre d’art contemporain Wiels à Bruxelles. Un vieux rêve aux allures de serpent de mer. Ce nouveau lieu, dont l’ouverture est prévue en décembre 2006, est dirigé par Dirk Snauwaert, mais présidé par Herman Daled. Un autre collectionneur, Pierre Iserbyt, en est l’administrateur. La liste des 606 « sympathisants » (1) consultable sur Internet révèle d’ailleurs un gros contingent d’amateurs, comme la collectionneuse Mimi Dusselier. La restauration du bâtiment, l’ancienne brasserie Wielemans-Ceuppens, est toutefois financée à 80 % par la Commission royale des monuments et des sites (CRMS). Le budget de fonctionnement de 1,5 million d’euros sera sans doute aussi irrigué par la manne publique. Car l’appui privé ne se manifeste pas encore sur le plan financier.

(1) Il suffit de débourser un euro pour être « sympathisant ». Voir le site Internet www.wiels.org 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°214 du 29 avril 2005, avec le titre suivant : Le pays des collectionneurs

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