Mercredi 12 décembre 2018

Le grand Paris des ateliers d'artistes

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 20 mars 2013 - 1008 mots

Sans ses artistes et leurs ateliers, immenses espaces sous verrières ou cités collectives (la Ruche, le Bateau-Lavoir…), dont certaines fonctionnent toujours, Paris ne serait plus Paris. L’œil a poussé les portes de ces ateliers historiques ou contemporains. Suivez le guide...

L'attirance des artistes pour Paris ne date pas d’hier, six mille d’entre eux étaient recensés en 1860 dans la capitale. Leur augmentation significative à partir de la seconde moitié du XIXe siècle a d’ailleurs fait la notoriété de certains quartiers, Montparnasse et Montmartre en tête. On le sait peut-être moins, mais la plaine Monceau a aussi connu son heure de gloire. Il suffit de flâner sur le boulevard Berthier, le nez en l’air, pour observer les hautes baies vitrées caractéristiques des ateliers de peintres, le plus souvent orientés plein nord afin de profiter d’une lumière stable.

Comme le rappellent Jean-Claude Delorme et Anne-Marie Dubois dans leur ouvrage consacré à l’histoire des ateliers d’artistes à Paris, les terres de prédilection des artistes étaient généralement situées en périphérie, recherchée pour ses loyers encore raisonnables, la présence de cafés et de lieux de divertissements populaires. La Coupole, Le Dôme et La Closerie des Lilas formaient une combinaison gagnante rive gauche tandis que le café Guerbois, avenue de Clichy, accueillait Manet, Degas, Renoir, Nadar et Sisley. Ces derniers aimaient aussi à pousser vers Pigalle, pour la Nouvelle-Athènes, ou à grimper la Butte pour rejoindre le Lapin Agile.

La Ruche, l’atelier communautaire par excellence
Aujourd’hui, les jeunes générations d’artistes branchés sont plus enclines à occuper les banquettes du café Chez Jeannette rue du Faubourg-Saint-Denis, dans ce secteur du 10e arrondissement qui concentre nombre de têtes pensantes du milieu de l’art contemporain, tout comme le secteur de Belleville, plus récent mais tout aussi attractif, ainsi qu’en témoigne la jeune biennale locale du même nom. La raison en est la même qu’au XIXe siècle : les loyers y sont encore relativement raisonnables, mais gentrification oblige, il faudra parier sur une nouvelle migration d’ici à quelques années.
Au XIXe siècle, l’atelier individuel (qu’il reprenne un atelier d’artisan ou qu’il ait été spécialement créé pour l’occasion) cohabite avec les cités d’artistes ou phalanstères construits par des promoteurs avisés. Le Bateau-Lavoir offrait une dizaine d’ateliers très modestes à partir de 1889, tandis que la cité des Fusains (1879), rue de Tourlaque, proposait à prix modiques des ateliers sur jardin orientés plein nord. La Villa des Arts, voisine du cimetière Montmartre, avec son imbrication complexe de verrières, regroupait quant à elle plus de quarante lieux de travail.

Le modèle le plus célèbre est sans nul doute celui de la Ruche, toujours en activité aujourd’hui passage de Dantzig, non loin de la gare Montparnasse. Comme les deux précédents exemples, elle fut bâtie à l’aide de structures de métal et de verre récupérées sur les pavillons temporaires des grandes expositions universelles. C’est le pavillon des Vins, élaboré par Gustave Eiffel en 1900, qui vient constituer le point nodal de cette cité voulue par un sculpteur, Alfred Boucher. Autour de cette alvéole mère, il fit ériger sa « Villa Médicis » inaugurée en 1903, un ensemble de petits ateliers spartiates, mais remarquablement éclairés, pour un loyer très abordable. Le jardin était même doté d’un théâtre où le comédien Louis Jouvet fit ses débuts.

À son heure de gloire, l’endroit totalisa quelque cent quarante ateliers dans des conditions de travail peu luxueuses. Depuis, la Ruche, sauvée dans les années 1970, a été modernisée : l’eau courante et le chauffage apportent un meilleur confort aux hôtes des lieux, dont l’un des plus ardents promoteurs est Ernest Pignon-Ernest. Elina Brotherus, Ghazal Radpay, Malachi Farrell ou encore Eduardo Arroyo y travaillent en ce moment.

De célèbres ateliers devenus musées
À côté de ce modèle communautaire, d’autres artistes ont eu les moyens de se faire construire des lieux de travail spacieux. Jean-Louis Ernest Meissonier fit bâtir un hôtel particulier flamboyant boulevard Malesherbes, dont il ne reste malheureusement plus rien de la splendeur. Beaucoup d’ateliers restent aussi des espaces privés dont seules les façades sont visibles, comme celle du 31, rue Campagne-Première dans le 14e arrondissement qui, derrière son exubérance, abritait l’art de Man Ray dans les années 1920.

Nombre de constructions d’artistes sont cependant accessibles, car transformées en musées à la gloire de leurs propriétaires. Ainsi Delacroix vécut-il au premier étage du 6, rue de Furstenberg dans un bâtiment devenu depuis le Musée Delacroix. Gustave Moreau s’installa au 14 de la rue de La Rochefoucauld en 1895 où il fit édifier par Albert Lafon un atelier à la hauteur de ses ambitions artistiques. Le lieu renferme depuis un musée-bonbonnière dédié à l’œuvre du peintre qui permet une véritable plongée dans le passé.

Antoine Bourdelle prit ses quartiers en 1885 dans l’actuel musée du même nom et multiplia les pavillons tandis que Zadkine choisit, lui aussi, la quiétude d’une impasse pour y faire bâtir en 1928 son atelier, également converti en musée. On s’imprègne le temps d’une visite de l’univers de ces artistes, de l’intimité de leur cadre de création.

Désormais, les quelque dix mille artistes de Paris peinent à accéder aux ateliers loués par la Mairie dans certains logements à loyers modérés ou à la cité Montmartre aux Artistes, avec ses cent quatre-vingt-sept ateliers de la rue Ordener dans un magnifique bâtiment années 1930 conçu par Adolphe Thiers. Les artistes étrangers peuvent s’installer dans les très agréables ateliers de l’ancien couvent des Récollets à côté de la gare de l’Est ou à la Cité internationale des arts construite en 1965, pourvue de deux cent soixante ateliers gérés aussi par la Ville de Paris, conjointement avec des donateurs et des associations de pays étrangers. Gainsbourg fit même partie des heureux occupants de ce paquebot, sis le long de la Seine en face de l’île Saint-Louis.

Les artistes participent-ils toujours à l’émergence de certains quartiers et à leur attractivité ? Il semblerait que ce soit encore le cas, mais la ville n’est pas riche en espaces industriels à convertir en ateliers spacieux. L’heure est aux petits espaces ou à la délocalisation, le prix à payer pour créer en grand !

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°656 du 1 avril 2013, avec le titre suivant : Le grand Paris des ateliers d'artistes

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