Dimanche 17 janvier 2021

L’actualité vue par Marek Halter

Ecrivain

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 27 août 1999 - 1023 mots

Né à Varsovie en 1936, Marek Halter a un temps pratiqué la peinture avant de se consacrer à la littérature et à son engagement permanent pour la défense des droits de l’homme. Auteur d’une vingtaine de livres, dont Le fou et les rois ou Un homme, un cri, il s’apprête à publier Le judaïsme raconté à mes filleuls. Il commente l’actualité.

Le jury d’architecture du futur Musée des arts et civilisations du quai Branly vient de sélectionner les quinze candidats autorisés à concourir. Que pensez-vous de la création de ce musée et des architectes sélectionnés?
Je sais que le président de la République tient beaucoup à ce qu’il nomme les arts premiers. Lors d’un voyage à Moscou, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui à ce sujet. Pendant quatre heures, il m’a parlé de ces arts et du musée qu’il voulait leur dédier. Cette idée ne me semble pas incongrue ; les arts premiers ont beaucoup influencé l’art moderne : les Fauves, le Cubisme ou encore les premières recherches du Bauhaus. J’aime comparer les arts : “L’art moderne ne peint pas la nature, mais il peint l’art”, disait Malraux. De même, la littérature contemporaine se réfère à la littérature et rejoint ainsi la vie. Ce musée ne devrait pas être celui d’un folklore qui nous échappe, mais rapprocher de nous ces œuvres, ces civilisations. Pour ce qui est de la sélection, je ne pense pas être qualifié pour commenter ces choix ; je n’y vois que des grands noms comme Christian de Portzamparc ou Jean-Michel Wilmotte, qui est un ami. Le grand débat reste le rôle de l’architecte dans la construction d’un musée ou d’une galerie. Le Musée juif de Berlin, réalisé par Daniel Libeskind, est fabuleux. Mélangeant béton et zinc gris, les bâtiments sont construits autour d’une étoile de David déstructurée, les salles y sont gigantesques, descendent, montent.... L’atmosphère qui s’en dégage est exemplaire, mais le musée est magnifique, vide. Le bâtiment est presque un monument. À l’inverse, l’exposition de Richard Meier à la Galerie du Jeu de Paume montre une architecture présente mais laissant de la place pour l’art, que ce soit au Musée des arts appliqués de Francfort ou au Musée Getty de Los Angeles.

Vous évoquiez le Musée juif. Que vous inspire le Mémorial de l’Holocauste à Berlin, dont la construction par Peter Eisenmann débutera l’année prochaine ?
C’est un vaste débat, mais je pense qu’il faut le construire. Michael Neumann, mon ancien éditeur, aujourd’hui ministre de la Culture, s’y est opposé. Il pensait qu’il serait plus judicieux d’utiliser cet argent pour amener les jeunes Allemands à Auschwitz. Il a raison, mais cette idée n’est pas réalisable, on ne pourra pas obliger les générations à venir de faire ce pèlerinage. Bien pensé, un monument en plein Berlin devrait rappeler aux passants cette réalité. Elle fait partie pour l’éternité de l’histoire juive, mais aussi allemande. Je suis toutefois un peu critique sur le projet d’Eisenmann. Ces dalles évoquent plus le mont des Oliviers que la Shoah. Si le monument a besoin d’un commentaire, il ne fonctionne pas. Il doit susciter l’angoisse de tout Allemand. Pour cela, il aurait fallu graver sur les dalles d’Eisenmann, non pas les Dix commandements, mais les six millions de noms, transformant le monument en immense cimetière juif au cœur de la ville.

Quelles expositions avez-vous vu récemment ?
Robert Delaunay au Centre Georges Pompidou. Inscrit aux Beaux-Arts lorsque je suis arrivé en France, j’ai un moment pratiqué la peinture. Un jour, je suis tombé sur deux tableaux de Delaunay. Ils représentaient la tour Eiffel déconstruite, proche de ce que beaucoup de photographes ont fait par la suite. J’étais impressionné par la découverte du mouvement autour d’un objet classique, connu de tous. J’ai retrouvé la série complète avec beaucoup de joie. L’abstraction chez Delaunay m’attire moins. Il est difficile d’aller plus loin que Malevitch. Ensuite, on peut aller jusqu’à Rothko, en faisant un léger détour par de Staël. Je suis aussi allé voir l’exposition Keith Haring au Musée Maillol. Je l’ai découvert quand il a fait des rideaux pour les ballets Roland Petit. Il a établi une véritable synthèse entre la bande dessinée, les graffiti et la peinture. J’aime bien l’aspect réfléchi et propre de ses toiles, le graffiti nettoyé par le regard de l’homme. Le hasard est contrôlé ; c’est ça, l’art. Ainsi, Pollock n’est pas prisonnier du hasard, il l’utilise. L’art, c’est d’abord la volonté de l’homme. C’est à lui de décider, de prendre ses responsabilités.

Le ministère de la Culture et la Mission pour l’an 2000 font grand cas du passage au prochain millénaire. Qu’attendez-vous de ces célébrations ?
Elles vont marquer le deuxième millénaire après la circoncision du Christ, né à Noël. Moïse, Jésus et Mahomet, les trois grandes figures du monothéisme, sont circoncis. En hébreu, la circoncision se dit mila, ce qui signifie la parole. La parole est donnée pour l’éternité, inscrite dans la chair. Nous rejoignons là la littérature et aussi l’art, où nous inscrivons nos pensées, nos passions. Cet aspect était à prendre en considération. Cela ne doit pas nous empêcher de concevoir le passage à l’an 2000 comme une grande fête profane et ludique. De très beaux projets ont été présentés. Cependant, comme pour le 200e anniversaire de la Révolution – beau spectacle mais sans lendemains –, il risque d’y avoir un nombre de projets jetables. C’est la loi du genre. Toute fête finit comme dans les Vitelloni de Fellini, parmi les bouteilles vides et les fleurs fanées. Personnellement je suis plus ému par des projets comme “Le mur pour la paix” de ma femme Clara Halter, en collaboration avec Jean-Michel Wilmotte. Prenant ses racines dans le mur de Jérusalem, qui a déjà traversé quelques millénaires, il a une aspiration universelle et restera par-delà l’an 2000. Ce projet prendra place sur le Champ-de-Mars, avant d’être installé définitivement place de Fontenoy, en face de l’Unesco. Il intègre la tour Eiffel, un des cinq symboles choisis par l’Onu et l’Unesco pour symboliser l’année 2000, année de la culture de la paix. Sur le Champ-de-Mars, il voisinera avec l’École militaire, et qui plus que les militaires doivent comprendre le sens de la paix ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°87 du 27 août 1999, avec le titre suivant : L’actualité vue par Marek Halter

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