« J’en rêve », le frisson de nos 20 ans

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2005

La Fondation Cartier pour l’art contemporain dévoile un portrait de la jeune génération. Une soixantaine d’artistes parrainés par leurs aînés offrent une vision à fleur de peau du monde.

De la fraîcheur, du sang frais, du fantasme, de l’artifice et de l’insouciance. On en rêve… et la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris, l’a fait ! « J’en rêve », l’exposition, sonde les penchants d’une nouvelle génération artistique venue des quatre coins du monde et née dans les années 1980. Encore étudiants ou fraîchement diplômés, 58 artistes ont été internationalement sélectionnés pour l’occasion, repérés par un œil expert. Chacun d’eux est en effet parrainé par un artiste de renommée internationale : Christian Boltanski, Chéri Samba, Nan Goldin, Closky, Fabrice Hyber, Gary Hill, Raymond Depardon, Takashi Murakami…
Nourrie d’images, bercée au rythme effréné de la mondialisation et une souris d’ordinateur pour se faire les dents, la jeune génération est ultra-communicante, techniquement performante, à la fois soucieuse de sa propre identité et consciente des réalités extérieures. Ce qui donne une vision parfois plus qu’inquiétante du rêve. Pour preuve, la performance du Brésilien Daniel Toledo. L’Homme-miroir qu’il incarne et qui se promène dans les allées de l’exposition est à la fois fascinant et effrayant. Son costume scintillant fait de morceaux de miroirs brisés brille de mille feux et reflète ce qui l’entoure. Mais il n’est finalement rien de plus qu’une surface tranchante qui rend tout contact difficile. On glisse d’abord avec insouciance sur les images de Charlotte Planche (soutenue par Nan Goldin), porté que l’on est par la musique de Schubert. Juste avant de s’apercevoir que la jeune femme nous met face à un épisode tragique de sa vie : une maladie mortelle dont elle est pourtant aujourd’hui guérie. Détournement télévisuel : Roxane Borujerdi nous récite avec ennui les prévisions météo, tandis qu’Anastasia Hill se camoufle et s’exhibe, jouant avec son image et le maquillage. Moins narcissique, l’Américaine d’origine Crow Wendy Red Star tente avec ses photographies qui figurent des tipis d’attirer notre attention sur le sort des Indiens d’Amérique. Sensiblement engagée elle aussi, la Brésilienne Carolina Caycedo nous transporte dans la réalité sociale de son pays natal. Proches du cauchemar mais teintées d’humour, les vues urbaines de Simon Boudvin sont légèrement modifiées, livrant des photomontages absurdes, des barres HLM décuplées et des nœuds autoroutiers esthétisés…
Clémence Périgon nous fait, elle aussi, douter : ce que l’on prend pour des photographies se révèlent en fait des vidéos, portraits imperceptiblement animés.
Toujours plus enchanteur ou plus naïf du côté de l’Asie, la Japonaise Sako Kojima nous entraîne dans la régression pure avec ses figurines animales et ses dessins peuplés de gentils lapins aux yeux bleus. Erina Matsui ou Flavia Da Rin nous ramènent, elles, au conte de fée avec leurs portraits de jeunes filles aux regards captivants. Remarquée par Kawamata, Mahomi Kunikata peint des saynètes pop acidulées apparemment naïves, mais le gore n’est pas loin. Quant à la Chinoise Charwei Tsai, elle a beau recouvrir délicatement d’idéogrammes et de messages des fleurs et autres supports de grande pureté : ces denrées périssables ne vont pas moins se charger du velours des moisissures tout au long de l’exposition.

Frissonnante exposition
Muni d’une loupe, Ham Jin, également présent dans le pavillon coréen de la Biennale de Venise, nous invite à scruter un monde lilliputien fait de charme, de déclarations d’amour, de naïveté primesautière et d’humour. La vidéo d’Angelika Markul, parrainée par Christian Boltanski, nous offre le spectacle verdoyant d’un jardin apparemment serein habité par les plantes carnivores. Rita Barbosa et Paulo Pimenta nous entraînent dans un film noir et blanc très introspectif et presque surréaliste dans lequel des éléments graphiques se mêlent à l’image. Des distorsions d’images (Justin Manor), des détournements du monde des médias, des films qui penchent aussi du côté de l’animation ou du clip, des photographies en faux-semblant, des jeux graphiques et des reflets, des tableaux qui deviennent des environnements, des fresques en trompe l’œil – très peu de sculptures ou d’objets –, les jeunes pousses de l’art sont surtout éprises d’images et de bidimensionnalité plus que de 3D, et ils savent surtout les manipuler dans l’espace. L’exposition de la Fondation Cartier nous dresse ainsi un portrait plus vrai qu’enchanteur de cette génération âgée de 25 ans. L’Allemand Ronald Gerber nous invite par exemple à une frissonnante introspection où il déploie sa vie à partir de la simple préparation d’une exposition intitulée « J’en rêve ». Le film est étayé par des photographies retouchées où l’artiste augmente des portraits de signes graphiques. Un film en guise de mise en abîme qui, en filigrane, nous convainc de la lucidité de cette  jeunesse blessée et en quête d’un renouveau. Une jeunesse néanmoins prometteuse.

J’en rêve

Jusqu’au 30 octobre, Fondation Cartier, 261, bd Raspail, 75014 Paris, tél. 01 42 18 56 50, tlj sauf lundi 12h-20h. Cat. Fondation Cartier/Actes Sud, Paris/Arles, 264 p., à paraître, 30 euros.

J’en rêve

- Nombre d’artistes : 58 - Commissaires : Hélène Kelmachter, Grazia Quaroni et Katell Jaffrès, Leanne Sacramone - Scénographe : Mathieu Lehanneur

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°219 du 8 juillet 2005, avec le titre suivant : « J’en rêve », le frisson de nos 20 ans

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