Créer des confrontations

Un Frac au centre d’une île

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 31 août 2001

Rare structure de l’île consacrée aux arts plastiques, le Fonds régional d’art contemporain de Corse (Frac Corse) est installé depuis une quinzaine d’années à Corte. Alors que l’institution entend développer plus avant ses activités en menant des travaux d’extension, sa directrice depuis 1995, Anne Alessandri, revient sur la genèse, les orientations et les missions du Frac Corse.

À quand remonte la création du Frac Corse ?
Les crédits ont été mobilisés dès 1982, mais il y a eu un temps d’adaptation nécessaire sur le plan local. La question ne paraissait sans doute pas prioritaire. Étant donné l’éloignement, les informations sur l’importance et l’intérêt de l’opération nationale manquaient alors certainement. La création s’est finalement faite en 1986. Le Frac s’est alors trouvé avec une somme conséquente de crédits accumulés depuis quatre ans. Les premiers achats ont ainsi été très importants, ce qui explique le caractère “muséal” de certaines œuvres de la collection.

Quels axes ont présidé à la création de cet ensemble ?
Essentiellement, l’Art minimal, l’Arte Povera et l’Art conceptuel. Mais la collection comprend aussi un ensemble très significatif des années 1980. Ce point fort s’explique par la participation d’Ange Leccia et de Dominique Pasqualini au premier comité technique du Frac. Ils ont impulsé cette dynamique. La présence de pièces majeures a ensuite instauré une ligne historique dans la collection et nous essayons de la maintenir dans notre politique d’acquisition. Avec 120 pièces, et un budget annuel d’acquisition situé entre 600 et 700 000 francs, cette collection est le seul ensemble d’art contemporain en Corse. Ce patrimoine est unique ici, il s’agit de faire connaître davantage son caractère cohérent et significatif. Un autre axe est l’étude des relations entre art et nature dans des travaux où la nature est comprise comme laboratoire.

Les Fracs sont souvent critiqués sur le plan local pour leur manque d’intérêt pour la création “régionale”. Quelle est la situation ici ?
Les artistes locaux sont bien représentés dans la collection : elle compte une vingtaine de leurs œuvres. Le Frac doit porter une attention particulière à la création contemporaine sur l’île, un domaine loin d’être favorisé. Il n’y a en fait pas de galeries spécialisées pour fidéliser des amateurs ou des collectionneurs en Corse. Tous les ans, le Frac consacre une exposition et une publication à un artiste travaillant dans l’île. C’est l’occasion de faire le point sur un travail, mais aussi d’observer comment les choses avancent, et où se situent les freins. Mais il faut reconnaître que les jeunes artistes restent encore peu nombreux. Les occasions de confrontations sont rares et ils mettent longtemps à acquérir une maturité et des certitudes quant à leur engagement.

Justement, le Frac est la seule collection d’art contemporain sur l’île, et aussi l’une des rares structures attachée à ce domaine.
Oui, et les missions du Frac deviennent alors plus importantes qu’elles peuvent l’être ailleurs. Nous sommes dans un contexte tellement particulier qu’il serait absurde d’en faire abstraction, d’autant que nous faisons partie d’une histoire encore en construction. Nous devons mener des actions toujours justifiables par rapport à ce manque, mais aussi par rapport à une situation. Cela ne signifie aucunement organiser des actions attendues, mais entreprendre des réalisations pertinentes dans un contexte lourd mais aussi intéressant. La jeune génération est souvent coupée du circuit national, notre rôle est de la mettre en contact avec l’extérieur, avec le monde méditerranéen. Dans un premier temps, cette ouverture vers l’Espagne, l’Italie et les îles est un de nos axes de travail. L’émulation rend les choses possibles, mais les artistes ici ne sont pas habitués à travailler avec les galeries professionnelles, ou à diffuser leur œuvre. Il peut y avoir beaucoup d’inhibition. La Corse est un monde à part entière et avoir une crédibilité locale suffit parfois pour certains. Passer la mer peut paraître insurmontable, voire inconcevable.

Après quinze ans d’existence, quels projets le Frac doit-il mener maintenant ?
Des aménagements pour le Frac et son extension sont prévus depuis deux ans dans le plan de développement de la Corse. Aujourd’hui, les choses semblent se préciser et j’espère que cette étape sera franchie dans les deux années à venir. La Collectivité territoriale et la Direction régionale des affaires culturelles, avec la Délégation aux arts plastiques, étudient le projet. La presse locale est très attentive aux activités du Frac et la population les suit de plus en plus. Il faut qu’un développement accompagne cette “reconnaissance” et corresponde aux besoins réels. L’art contemporain doit encore être affirmé en Corse. Pour cela, la collection est un outil important, mais elle doit être plus largement vue et dans de bonnes conditions. Le projet est de disposer d’un lieu pour la présenter de façon tournante en recourant à différents commissaires, et de développer parallèlement plusieurs lieux d’exposition. Sur le plan géographique, le travail avec la population étudiante de Corte est bien avancé. Il faut maintenant rayonner, penser à Bastia et à Ajaccio. Enfin, je souhaite aussi que le Frac accueille plus d’artistes en résidence et qu’il joue un rôle dans la formation. Nous passons des commandes à des artistes invités à résider dans l’île quelque temps, comme par exemple Claudio Parmiggiani ou Anne Deleporte plus récemment. Ils n’effleurent ni la Corse, ni son actualité, si l’on se réfère notamment à l’œuvre réalisée par Bruno Serralongue en 1997.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°131 du 31 août 2001, avec le titre suivant : Créer des confrontations

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