Mercredi 17 octobre 2018

Arnauld Brejon de Lavergnée - Le « buon gusto » du Settecento

L’Italie du XVIIIe dans les collections françaises

Le Journal des Arts

Le 25 août 2000 - 1455 mots

L’arbre vénitien cache-t-il la forêt italienne du XVIIIe siècle ? La renommée des « védutistes » et des peintres d’histoire de la Sérénissime, appelés dans toute les capitales d’Europe, a longtemps occulté dans l’esprit des historiens et du public les qualités des autres écoles pas nécessairement aussi fécondes mais riches de personnalités exceptionnelles. Que l’on songe à Solimena, à Crespi ou à Magnasco. Douze ans après « Seicento, le siècle de Caravage dans les collections françaises », au Grand Palais, les musées de Lyon et de Lille se sont associés pour donner une suite à cet événement avec « Settecento, le siècle de Tiepolo dans les collections françaises ». Arnauld Brejon de Lavergnée, directeur du Palais des beaux-arts de Lille, qui a été à l’origine de ce projet, nous explique les enjeux de cette manifestation.

Quelle a été la genèse de ce projet ?
C’est une entreprise de longue haleine, un bilan de la peinture italienne du XVIIIe siècle dans les musées de région. Cette idée remonte aux années soixante : montrer et analyser la richesse des collections de province et la montrer dans des expositions temporaires. La plus célèbre d’entre elles a été “Le XVIe siècle européen” qui a eu lieu à Paris en 1964-1965, mais aussi “Le siècle de Rembrandt”, et “Seicento, le siècle de Caravage” dont j’étais commissaire avec Nathalie Volle [du service de restauration des musées de France]. Nous travaillons sur “Settecento” depuis une dizaine d’années, avec une équipe élargie à Béatrice Sarrazin, conservateur à l’Inventaire, et Stéphane Loire, du Louvre ; et la nouveauté, c’est qu’elle a lieu dans deux musées de région, Lyon et Lille.

Comment sont représentées les différentes écoles italiennes dans l’exposition ?
Dans “Seicento”, il y avait 160 tableaux ; mais, aujourd’hui les budgets sont plus resserrés, il y en aura tout de même 110. On compte plusieurs temps forts : un très bel ensemble vénitien avec les paysagistes, Guardi, Bellotto, Canaletto, et les peintres d’histoire comme Fontebasso, Diziani, Pellegrini ; Rome avec Pannini, Batoni, puis Naples et enfin Bologne (Creti, Crespi…). Il y a évidemment quelques lacunes : pas de toile sicilienne, trois ou quatre tableaux génois, un seul florentin. Ceruti par exemple, ce peintre de portraits et de scènes de genre absolument extraordinaire, est absent.
En revanche, la représentation de la peinture napolitaine est sensationnelle, avec deux grands artistes de niveau européen, Francesco Solimena et Francesco De Mura. Lisez vos classiques comme Dézallier d’Argenville, l’historien français du XVIIIe. Aux peintres italiens contemporains, il consacre une centaine de pages, et la vie de Solimena en compte vingt-cinq. Pour les Français du XVIIIe, Solimena est un grand artiste. Pour moi, c’est un décorateur extraordinaire, il sait bâtir sa composition, il sait construire ses tableaux, et il a un grand sens du classicisme en lui. Il est profondément original par rapport à Luca Giordano qui a dominé le XVIIe siècle. Un plafond d’église engendre un type de composition, un tableau de chevalet peint pour un amateur en engendre un autre ; il ne fait pas de composition passe-partout, il réfléchit. Il possède une capacité d’invention hors du commun.

L’enjeu d’une telle exposition n’est-il pas de rééquilibrer une vision du Settecento, dominée par Venise ?
Cette question est majeure. Les Français ont une vision un peu paresseuse des choses, et passent un peu rapidement de Botticelli à Tiepolo ; avec, maintenant, Caravage entre les deux. Face à cette vision extrêmement simplificatrice, ce genre d’exposition permet un rééquilibrage, de sortir de notre paresse. Parlons simplement de deux grands artistes : Donato Creti et Giuseppe Maria Crespi. L’un est contemporain de Watteau, l’autre de Chardin. Dans l’exposition, ces artistes sont représentés par de réels chefs-d’œuvre, des tableaux que le Louvre n’a pas. Il y a une grande peinture italienne qui est mieux représentée dans les musée de région qu’à Paris. Les deux tableaux de L’Histoire de Salomon au Musée de Clermont-Ferrand, peintes par Donato Creti pour la galerie du cardinal Ruffo, avaient jusqu’ici été passés sous silence. Quant à Crespi, l’auteur des Sept sacrements de Dresde, il est magnifiquement représenté grâce à L’Ingegno de Strasbourg, appartenant à la donation Kaufman-Schlageter, ou encore un Christ portant sa croix d’Amiens.

Quand ces œuvres sont-elles arrivées en France ?
L’exposition reflète le goût de mécènes et de collectionneurs. Parmi les 110 tableaux, assez peu sont arrivés en France au XVIIIe siècle, autrement dit peu de toiles ont été commandées directement par des Français à des Italiens. Le prince de Salm est un des rares Français qui passent une commande à des Italiens contemporains, Pietro Labruzzi et son frère, Carlo, de l’école romaine. Très peu de saisies révolutionnaires ou napoléoniennes ont concerné ces œuvres, ce sont surtout des achats et dons du XIXe siècle et aussi du XXe. De Brest et Beauvais proviennent sept à huit tableaux qui ont été achetés dans les années soixante grâce aux dommages de guerre. En tout, une quinzaine d’œuvres ont été acquises depuis cette époque, mais cette peinture baroque est très à la mode maintenant, et les prix sont devenus trop élevés.

Vos investigations ont-elles donné lieu à des découvertes inattendues ?
Oui. Au Musée de Carcassonne, un tableau de Marco Benefial, un peintre romain assez autonome qui avait rompu avec l’Académie de Saint-Luc, signé et daté 1750, avait échappé à l’érudition. De la même manière, sept ou huit tableaux étaient restés ignorés de toutes les enquêtes, comme un très beau Christ parmi les docteurs de Pannini.
Les découvertes principales sont dues à deux grands conservateurs : Sylvie Béguin qui a fait acheter Les Galériens de Magnasco par le Musée de Bordeaux, et qui a découvert un petit tableau d’un prêtre capucin dénommé Stefano Da Carpi, dans les réserves du Musée de Brest ; et Pierre Rosenberg : on lui doit le Tremblement de terre de Dresde par Bernardo Bellotto, peut-être la plus belle œuvre de l’exposition, entré au Musée de Troyes à la Révolution française, et resté inconnu ; un Gian Antonio Guardi dans l’église des Andelys, publié récemment ; et une toile de Bencovich, peintre dalmate actif à Venise, que nous avons identifiée ensemble dans l’église de Senonches (Mayenne).

Une section est consacrée aux esquisses. Permettent-elles d’évoquer quelques grands chantiers décoratifs du Settecento ?
Prenons par exemple Gregorio Guglielmi, formé à Rome, avant de faire une carrière européenne sur les chantiers de la Mitteleuropa. Il travaille pour la Russie, la Pologne, l’Autriche et l’Allemagne. On a des bozzetti, prêtés par le Musée de Nancy, préparatoires pour le décor d’un château en Pologne [Ujazdow], jamais réalisé, parce qu’entre-temps Catherine II appelle Guglielmi en Russie. Ces esquisses ont appartenu à un grand sculpteur, Falconet. Il y aura aussi des modelli de Solimena et Da Carpi.

Vous avez élargi votre recherche aux tableaux conservés dans les églises.
Le catalogue comprend un très bon texte de Pierre Curie, conservateur à l’Inventaire, qui a mené une enquête dans les églises. Près de Bordeaux notamment, il a découvert un tableau du Napolitain Paolo De Matteis, qui travaille à Paris vers 1720. Limités par les budgets et par la place dans nos musées, nous n’avons pas pu présenter beaucoup de tableaux d’autel. Deux grands chefs-d’œuvre tout de même avec le Bencovich et le Guardi.

Y aura-t-il un répertoire ?
Non. Il devrait y avoir un livre à part pour ces 1 200 tableaux, le manuscrit est prêt, les photos sont là. Auteur cherche éditeur.

À VOIR AUSSI
- Fragments d’une splendeur, Arras à la fin du Moyen Âge. Arras, Musée des beaux-arts, 15 septembre-11 décembre.
- Lille au XVIIe siècle. Lille, Palais des beaux-arts, 15 septembre-3 janvier.
- Dans la lumière de Rubens. Peintres baroques des Pays-Bas du sud. Valenciennes, Musée des beaux-arts, 17 septembre-29 novembre.
- L’Albane 1578-1660. Paris, Musée du Louvre, 21 septembre-8 janvier.
- Cosmè Tura. Ferrare, 21 septembre-21 novembre.
- Les Bibiena : une famille européenne. Bologne, Pinacothèque nationale, 23 septembre-7 janvier.
- Le dieu caché : chefs-d’œuvre de la peinture française au XVIIe siècle. Rome, Villa Médicis, 19 octobre-28 janvier.
- D’après l’Antique. Paris, Musée du Louvre, 20 octobre-15 janvier.
- Grands maîtres de la peinture italienne du XIVe au XVIe siècle. Paris, Musée Jacquemart-André, 25 octobre-25 février.
- Les Van Loo, fils d’Abraham. Nice, Musée des beaux-arts, 27 octobre-28 février.
- Dessins français du milieu du XVIe au XIXe siècle. Quimper, Musée des beaux-arts, 17 novembre-29 janvier.
- Triomphes du Baroque – L’architecture en Europe, 1600-1750, Marseille, la Vieille-Charité, 18 novembre-4 mars.
- Jacques Bellange (1575-1616). Rennes, Musée des beaux-arts, 24 novembre-26 février.
- Les dessins français du XVIIe siècle, dans les collections de l’École des beaux-arts. Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, 19 décembre-18 février.

- SETTECENTO. LE SIÈCLE DE TIEPOLO DANS LES COLLECTIONS FRANÇAISES, 5 octobre-7 janvier au Musée des beaux-arts de Lyon, puis février-avril 2001 au Palais des beaux-arts de Lille.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°109 du 25 août 2000, avec le titre suivant : Arnauld Brejon de Lavergnée - Le « buon gusto » du Settecento

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