Mercredi 16 octobre 2019

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Anne Baldassari, présidente du Musée national Picasso : « L’intégralité des lieux sera redonnée au public »

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 10 décembre 2013 - 1686 mots

Anne Baldassari, présidente, présente en avant-première le « nouveau » Musée Picasso qui doit ouvrir en juin 2014.

Entrée au Musée national Picasso, à Paris, en 1992, après un passage au Musée national d’art moderne-Centre Pompidou, Anne Baldassari, conservatrice générale du patrimoine, en a pris la direction en 2005. Elle supervise les importants travaux de rénovation de l’hôtel Salé.

Vous aviez annoncé au JdA en novembre 2013 que la réouverture du Musée Picasso était prévue pour le 1er mai 2013. Pourquoi ce retard et quelle est la nouvelle date ?
Le musée ouvrira en juin 2014, et ce report s’explique par le fait que nous avons finalement réussi à lancer la dernière tranche de travaux, qui n’était pas programmée initialement et qui a été décidée le 13 septembre 2012 par le ministère de la Culture actuel.

À l’origine, compte tenu des contraintes budgétaires, le chantier était planifié pour que le transformateur électrique et les aéro-réfrigérants, qui sont d’importants dispositifs techniques, soient installés provisoirement dans le jardin du musée en attendant de trouver les moyens de lancer la phase de travaux de leur installation définitive dans l’aile technique. J’ai pu convaincre le cabinet de la ministre de la nécessité de rénover sans attendre ce bâtiment, qui devait accueillir ces équipements essentiels pour fournir en énergie électrique et en climatisation l’hôtel Salé.
Ce chantier complémentaire de rénovation permet également d’augmenter le nombre d’issues de secours, doublant la jauge de fréquentation qui passe de 380 à 650 visiteurs à l’instant t. Nous pourrons accueillir deux fois plus de visiteurs qu’avant la fermeture du site, soit entre 750 000 et 1 million de personnes.

Une fois la décision prise, il a fallu le temps nécessaire à la conduite des études architecturales et techniques, comme au dépôt et à l’obtention du permis de construire, etc. Le chantier a effectivement démarré en juin 2013 et les travaux sont désormais très avancés. Le dernier obstacle vient d’être franchi avec le vote en Conseil de Paris le 13 novembre de la révision du plan de sauvegarde du Marais, qui conditionnait la réalisation d’une grande salle dédiée à des ateliers de création avec les publics scolaires.


Quel est le nouveau coût total des travaux ?
Il est de 52 millions d’euros si l’on inclut les acquisitions immobilières, qui participent pleinement du projet, financé à hauteur de 19 millions par le ministère de la Culture, de 31 millions par autofinancement et de 2 millions par un mécénat d’Eiffage. Ce montage financier a été très difficile à élaborer. En 2006, la Rue de Valois nous avait initialement donné pour objectif d’autofinancer 50 % des travaux. Puis, cette exigence a été réévaluée à 100 %. Lorsque, à la demande du ministère de la Culture, nous avons élaboré le grand programme d’expositions à l’étranger qui devait financer le chantier, nous avons été pris à contre-pied par la crise financière de 2007-2008, qui a sérieusement compliqué la réalisation de ces projets. Plusieurs expositions ont été annulées en 2008-2009. Heureusement Frédéric Mitterrand [ministre de la Culture à l’époque] a accepté fin 2010 le principe d’un financement de l’État, et a, par la suite, sensiblement augmenté cette subvention, ce qui a permis de traiter la partie monument historique du bâtiment qu’il n’était pas prévu initialement de restaurer ni de rénover faute de crédits.

Peut-on parler d’un « nouveau Musée Picasso » ?

Oui, dans une certaine mesure. Et on pourrait aussi parler d’un nouvel hôtel Salé. Grâce au déménagement des bureaux, au déplacement dans l’aile technique ou sous le jardin du musée des espaces techniques ou logistiques, à la délocalisation à l’extérieur de la librairie-boutique, sera redonnée au public l’intégralité des lieux, soit 5 500 m² dont 3 800 m² d’espaces d’expositions. Le public pourra découvrir ainsi tout l’étage des combles avec ses grandes charpentes baroques, la salle des boiseries du XVIIe siècle classées monument historique, les salles du second étage anciennement privatisées en réserves, bureaux ou ateliers, la restitution des enfilades sur le jardin ou la cour d’honneur, de grandes salles obtenues en excavant les sous-sols, des perspectives et des ouvertures au niveau des caves voûtées ou du rez-de-chaussée donnant sur le jardin ou les collections permanentes.

Le travail effectué par l’architecte en charge de la rénovation, Jean-François Bodin, a allié une grande intelligence du traitement des espaces à la subtilité d’interventions pleinement respectueuses du remarquable aménagement architectural créé en 1985 par Roland Simounet. L’architecte paysagiste Erik Dhont et Jean-François Bodin ont conçu un nouveau jardin propice à la contemplation, à la promenade, comme à l’organisation d’événements culturels.


Allez-vous profiter des espaces gagnés pour mieux présenter la collection ?
Oui bien sûr, l’extension des espaces d’exposition des collections permanentes constitue, avec la mise aux normes du bâtiment, le principal objectif de ces grands travaux de rénovation. Pour la réouverture, 400 numéros de la collection permanente seront partie prenante de l’accrochage inaugural qui, durant les six premiers mois, occupera la totalité des espaces. Grâce aux travaux, une dizaine de salles d’expositions supplémentaires viendront enrichir le parcours muséographique. La chronologie de l’œuvre de Picasso y sera présentée de manière plus détaillée avec des ensembles d’œuvres plus complets. Auparavant, les différentes périodes allant de la période bleue au cubisme étaient synthétisées en quatre salles. Désormais, elles se déploieront sur une dizaine de salles et un étage et demi. L’accrochage combinera ainsi périodes chronologiques et unités thématiques.

Nous veillerons à présenter aussi des séquences transversales afin de démultiplier les points de vue sur l’œuvre, souligner des filiations, des variations, repérer des points de rupture ou de passage. Parmi les œuvres inédites que le public pourra découvrir, on trouve une acquisition faite récemment par le musée et financée également sur nos ressources propres, un important projet d’affiche pour la pièce de théâtre de Gustave Coquiot, La Sainte-Roulette (1904), dans lequel Picasso s’est auto-représenté en étrangleur.

Nous allons aussi consacrer plusieurs salles à la présentation de la collection particulière de Picasso, une donation faite à l’État selon le vœu de Picasso, en confrontant ces œuvres de maîtres anciens, modernes et contemporains à celles de Picasso. Un parcours centré sur les « ateliers » de Picasso sera également créé dans les caves voûtées, permettant de replacer les chefs-d’œuvre dans le contexte de leur production. Je suis persuadée que ce grand accrochage inaugural permettra de développer un nouveau regard sur le travail de Picasso.


Le Musée Picasso va-t-il maintenant bénéficier d’espaces conséquents pour les expositions temporaires ?
Le musée va en effet disposer d’environ 600 m² pour les expositions temporaires. Deux espaces pourront être dédiés alternativement selon la nature des projets à ces présentations temporaires : les six grandes salles modernistes de Simounet du rez-de-chaussée, faciles d’accès depuis le hall et largement ouvertes sur le jardin par des baies lumineuses ; les caves voûtées à l’architecture plus austère, éclairées en demi-jour, d’une nature plus théâtrale.

La programmation sera déclinée chaque année selon trois volets : une exposition centrée sur la présentation des grandes collections Picasso issues des musées étrangers les plus prestigieux et peu ou jamais vues en France (discussions en cours avec le Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, et le Museum of Modern Art de New York), une exposition thématique telle que « Picasso et la sculpture », ou « Picasso et le cinéma », « Picasso et la musique » qui sont d’ores et déjà en production, et enfin une « carte blanche » consacrée à un artiste contemporain portant un regard inédit sur l’œuvre de Picasso, la collection ou le bâtiment selon les cas.

Ce nouveau cycle d’expositions temporaires commencera en 2015 avec une exposition de Miquel Barceló, suivie de « Picasso & la sculpture » et enfin le musée accueillera un ensemble important d’œuvres de Picasso issues d’une grande collection muséale américaine.


Quel est le budget de fonctionnement ?

En 2014, pour la première année d’ouverture, il sera de l’ordre de 9,5 millions d’euros dont 4 millions d’euros venant de la billetterie (une demi-année de recettes) et 1,8 million d’euros provenant d’autres ressources propres (mécénat et privatisations). L’établissement devra donc assurer plus de 60 % de son budget de fonctionnement en autofinancement. Comme c’est la règle au musée depuis les années 1990, nous devrions également continuer à monter épisodiquement des expositions internationales afin de contribuer au financement des projets d’acquisition d’œuvres, d’expositions temporaires, d’éditions ou d’événements culturels.

Pour le cas où de telles expositions seraient rémunératrices pour l’institution, les recettes devraient en être affectées prioritairement à l’acquisition d’œuvres et à l’enrichissement des fonds. Cependant, le cas échéant, après la réouverture du musée, le rythme de ces projets devra significativement ralentir afin de permettre au musée un plein fonctionnement de son site et le meilleur accueil de ses publics.


Êtes-vous favorable à la volonté de la ministre d’augmenter les prêts des musées nationaux en régions ?
Oui, bien entendu, et le Musée Picasso a été précurseur d’une telle politique dès les années 1990 avec le dépôt temporaire en régions de la majorité des œuvres issues de la seconde dation Jacqueline Picasso (360 œuvres déposées). Il serait simplement utile de mieux mettre en perspective ou contextualiser ces dépôts temporaires lorsqu’ils sont formés d’œuvres isolées. J’ai d’ailleurs évoqué devant la ministre le projet auquel travaille le Musée Picasso de produire chaque année une dizaine de micro-expositions qui pourraient être proposées pour des itinérances tournantes de trois mois aux musées en régions. Ce programme pourrait nourrir des projets didactiques et scientifiques coproduits annuellement avec nos collègues conservateurs en régions.


Que répondez-vous à l’article du New York Times d’octobre dernier qui fait état de problèmes de gouvernance ?
L’article du NYT n’est plus guère d’actualité. Il est sans intérêt au vu des tâches cruciales et urgentes qui nous restent à accomplir dans les mois qui viennent, de revenir ad nauseam sur les difficultés, frictions ou blocages organisationnels qui ont pu accompagner conjoncturellement la mue institutionnelle du musée en établissement public. Aujourd’hui, plus de trois ans plus tard, nous sommes tout près de réussir. Nous sommes entièrement mobilisés par la préparation de la réouverture au public d’un musée rénové, transformé, digne de son exceptionnelle collection. Nous vous donnons rendez-vous au mois de juin 2014, au Musée Picasso-Paris. Vous serez alors seuls juges du résultat.

Site Internet

www.musee-picasso.fr

Légende photo

Anne Baldassari © Photo : Gerard Tordjman

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°403 du 13 décembre 2013, avec le titre suivant : Anne Baldassari, présidente du Musée national Picasso : « L’intégralité des lieux sera redonnée au public »

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