Une presse étrangère très critique pour « Picasso et les maîtres »

Par LeJournaldesArts.fr · lejournaldesarts.fr

Le 18 février 2009

PARIS [18.02.09] - Exposition tape-à-l’œil, faible argument scientifique, manque d’explications.. la presse étrangère n’est pas tendre pour « Picasso et les maîtres ». Serait-elle jalouse de ce succès français ?

Le Grand Palais %26copy; D.R.

L’exposition « Picasso et les maîtres » qui s’est déroulée au Grand Palais du 8 octobre 2008 au 2 février 2009 a été un franc succès pour la Réunion des Musées nationaux, en attirant pas moins de 783 000 visiteurs. Pourtant la presse n’est pas aussi enthousiaste que le public.

Certes, dans l’ensemble, les journalistes reconnaissent que l’exposition est exceptionnelle par le nombre de chefs-d’œuvre réunis en un même lieu. Ainsi, selon Le Nouvel Observateur, l’exposition a le mérite de faire se rencontrer pour la première fois toutes ces beautés célèbres. Pour L’Express : « La confrontation entre Picasso et ses maîtres fera date. L’exposition est exceptionnelle par la concentration des chefs-d’œuvre qu’elle renferme [...]». De même, on pouvait lire dans La Libre Belgique : « un impressionnant rassemblement de pièces inestimables de tous ceux auxquels le jeune et moins jeune Picasso se confronta avec plus ou moins de bonheur ». Selon Tribune de Genève, « La manifestation ressemble ainsi à ces « power parties » des Américains, qui regroupent le plus de gens riches et célèbres possible. Autant dire qu’elle en impose ».

Mais derrière la réussite en termes d’affluence pointe la critique sur l’intérêt de ce type d’exposition. Pour Michael Kimmelmann du New York Times, ce type de rassemblement de tableaux ultra célèbres a déjà été fait à New York et Madrid, et vise uniquement à attirer les foules. Le Telegraph reproche également aux organisateurs de l’exposition de vouloir attirer les visiteurs à tout prix, quitte à faire une exposition peu pertinente du point de vue scientifique. De même, on peut lire dans le New York Times, « Picasso, en des temps aussi difficiles, demeure une valeur sûre pour les organisateurs d’expositions, qui semblent tout spécialement apprécier ces histoires de comparaisons et de différences, parce qu’elles garantissent le succès auprès du public. » Au fond, le succès de l’exposition « Picasso et les maîtres » s’expliquerait par son côté « tape-à-l’œil ».

En fait plusieurs journalistes, notamment étrangers, estiment que la quantité masque la faiblesse scientifique de l’exposition. Selon Richard Dorment du Telegraph, bien que les œuvres présentes soient à « couper le souffle », l’exposition reste peu convaincante : le propos est trop large, et l’ensemble donne l’impression d’un amas de chefs-d’œuvre sans structure ou ligne directrice. Kimmelmann, du New York Times, écrit : « Cet ensemble de tableaux était aveuglant et stupide ».

Certains journalistes s’accordent sur un autre point : les rapprochements entre les œuvres de Picasso et celles dont on présume qu’elles les ont influencées, semblent souvent hasardeux ou peu explicites. Dans La Libre Belgique, on peut lire que « la thématique est souvent, visuellement, tirée par les cheveux ». Par exemple, la comparaison entre le Mendiant de Murillo et le Nain de Picasso est incompréhensible. L’Express, lui, regrette le manque flagrant d’explications qui ne seraient pas de trop par moments : « Quelques confrontations ne parlent pourtant pas d’elles-mêmes. Et on regrette, à ce moment-là, le manque d’explications. Il faut ainsi lire le catalogue pour établir les liens entre le Saint-François d’Assise dans sa tombe de Zurbaran, et L’Homme à la Guitare, exécuté par Picasso pendant sa période cubiste. »

Pour d’autres journalistes, le catalogue s’avère tout aussi peu éclairant et on n’en sait pas plus sur les rapports du peintre catalan avec ses maîtres. L’exposition pècherait par son manque de nuances et de rigueur scientifique. On peut lire dans le Telegraph, « Ce qui était encore plus frustrant était le nombre de fois où je n’arrivais simplement pas à voir les relations visuelles que les commissaires déclaraient y avoir entre deux tableaux. » Le fait de savoir que Picasso a été influencé par tel ou tel peintre n’apporterait rien à la perception de certaines de ses œuvres. C’est ainsi qu’il est écrit à propos du Garçon conduisant un cheval dans le Telegraph : « La source visuelle première de Picasso ici était sans nul doute une ancienne figure de Kouros grec, tout comme les livres l’ont toujours dit. Alors qu’avons-nous appris de la comparaison avec Le Greco ? Est-ce que ça a ajouté quelque intérêt visuel supplémentaire au tableau ? Pas pour moi en tout cas. »

Malgré le plaisir de pouvoir contempler autant de chefs-d’œuvre dans un même espace, plusieurs critiques remarquent que cette juxtaposition a surtout desservi les œuvres des maîtres. En mettant côte à côte des chefs-d’œuvre appartenant à des époques et des écoles si variées, l’exposition a pu susciter une forme d’écœurement : noyés dans ce trop-plein d’art, ils n’étaient pas du tout mis en valeur ou replacés dans leur contexte, et perdaient tout leur sens. Selon La Tribune de Genève, une telle juxtaposition de chefs-d’œuvre a rendu l’exposition trop riche, au détriment de tableaux qui paraissaient éteints à côté de ceux de Picasso.

Dans l’ensemble, la presse commente peu le succès de l’exposition en tant que phénomène sociologique. On peut s’interroger sur les motifs de l’acharnement critique dans la presse étrangère. Hormis Dheepthi Namasivayan, qui commente dans plusieurs journaux américains dont l’International Herald Tribune, l’ouverture en non-stop de l’exposition, rares sont les journaux qui remarquent le caractère exceptionnel de l’événement. Ce dénigrement serait-il entièrement vraiment de bonne foi ?

The Independent est un des seuls journaux étrangers à évoquer avec une forme d’admiration l’ouverture du Grand Palais 24h sur 24 pendant les trois derniers jours, et à s’étonner devant l’enthousiasme et la patience dans les files d’attente lors de ces nocturnes qui ont attiré 30 000 personnes : « Comment ne pas envier les Français ? Un jour le tout Paris marche derrière de grandes banderoles rouges et proteste contre le chômage, le lendemain il fait calmement la queue durant des heures pour voir l’exposition Picasso avant qu’elle ne ferme. La demande de culture est peut-être un symptôme des époques de récession, mais les pères de la cité ont répondu avec une magnificence gauloise à cette exposition trop courue en ouvrant les portes du Grand-Palais de manière continue depuis trois jours, et nuits. »

Et effectivement, alors même que les médias rappellent inlassablement les effets de la crise, la demande culturelle a été plus forte que jamais en France.

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