Vendredi 14 décembre 2018

Sybil Albers, Gottfried Honegger : Une collection partagée

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 juillet 2004 - 755 mots

Tout à la fois fabuleuse et passionnée, l’aventure de Sybil Albers et de Gottfried Honegger pour l’art concret relève d’une attitude altruiste qui est rare aujourd’hui. La donation qu’ils ont faite de leur collection en est un puissant témoignage. Parole aux généreux donateurs.

Pour le philosophe et historien d’art Krzysztof Pomian, auteur d’un ouvrage essentiel sur le fait de collection, celui-ci est « une institution coextensive à l’homme dans le temps et dans l’espace ». Qu’est-ce qui vous a motivé à constituer une collection ?
Une collection ne se décide pas. C’est pour tous les collectionneurs le même chemin : on commence par acheter des œuvres et, peu à peu, les œuvres chez vous vous forcent à aller de l’avant. Collectionner est une maladie. Une fois atteint par ce virus, il est difficile de s’arrêter. On devient dépendant de l’art. Quand notre dépôt a été presque complet, nous avons pensé cesser d’acheter mais ça n’a pas été possible. Au fil du temps, à travers notre expérience, nous avons compris que le collectionneur était un maillon indispensable dans la chaîne de l’art et qu’il avait une vraie responsabilité. C’est notamment le collectionneur qui fait le tri avant que l’œuvre n’entre au musée.

Par-delà le fait que vous soyez, vous, Gottfried Honegger, un artiste de l’art concret, qu’est-ce qui justifie que votre collection soit exclusivement consacrée à cette forme d’art  ?
C’est un art qui exige un engagement social. Pour les pionniers de l’art concret, qui reste bien mal connu en France, l’art était un moyen – comme Jean Arp l’a dit – « pour changer le monde ». Ils étaient persuadés que le tableau seul ne suffisait pas, qu’il fallait impérativement créer tout un milieu esthétique, un milieu de beauté, un milieu où l’homme puisse trouver son identité. Aussi ont-ils participé à toutes sortes de débats sur des questions d’architecture, de dessin industriel, voire de mode. Cette attitude nous correspond. Depuis le tout début de notre rencontre, nous sommes tous les deux à la recherche d’une certaine beauté. C’est pour nous une question de nécessité existentielle. Aussi nous avons souhaité constituer une collection dans cette direction comme s’il s’agissait de créer une œuvre d’art complexe dont les multiples facettes interrogeraient ceux qui la découvrent.

Comment vous y êtes-vous pris pour constituer cette collection : de façon rationnelle, selon un cahier de charges préétabli, ou de façon empirique, au gré de vos découvertes et de vos rencontres ?
Au début, ce fut un pur hasard. Nous nous promenions dans le jardin de la géométrie et nous avons recueilli ici et là des œuvres hétéroclites. Mais, peu à peu, ce sont les œuvres elles-mêmes, accrochées dans notre appartement, qui ont décidé de la suite. Il n’y a pas seulement un rapport entre le collectionneur et l’œuvre, il existe aussi un dialogue entre les œuvres. Très vite, nous nous sommes aperçus qu’il y avait des trous dans notre collection, qu’il manquait des liaisons entre certains artistes. Une collection, c’est comme un être vivant, elle vous indique en fait la voie à suivre. Cet échange permanent avec la collection nous a conduits notamment à la nourrir d’une pluralité de cultures : pas moins de cent soixante-cinq artistes internationaux aujourd’hui la composent.

Qu’est-ce qui vous a décidé à faire don de votre collection à l’État ?
Au fur et à mesure que la collection s’est agrandie, les murs de notre appartement ne suffisant plus, nous avons très vite compris qu’au fond celle-ci devait trouver une destination publique parce que, finalement, l’art appartient à la société. La société, c’est la terre sur laquelle pousse l’art, aussi fait-il partie du patrimoine et il faut qu’il soit transmis d’une génération à l’autre. Nous avons eu la chance que le maire de Mouans-Sartoux, André Aschieri, et le ministre de la Culture aient compris qu’il ne fallait pas que cette collection se perde dans le marché de l’art. Dès lors, le principe d’une donation a été acquis. Aujourd’hui, la donation Albers-Honegger est un lieu public, un lieu où nos enfants peuvent rencontrer l’art de notre siècle, où les adultes peuvent se promener dans la beauté, dans un lieu où le silence et la sérénité viennent à leur rencontre. Avec son parc, ses ateliers, son musée pour les enfants, ses espaces d’expositions temporaires et la présentation de la donation, le château de Mouans-Sartoux, qui est le seul lieu en France où l’on peut voir un tel ensemble d’art concret, c’est un peu pour nous le début d’un paradis, un lieu qui témoigne que tout est encore possible.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°560 du 1 juillet 2004, avec le titre suivant : Sybil Albers, Gottfried Honegger : Une collection partagée

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