Samedi 19 septembre 2020

Vendôme et Juillet, deux colonnes à la une

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 11 août 2016 - 1832 mots

Les deux monuments érigés au
XIXe siècle, dont l’un vient d’être restauré et l’autre s’apprête à l’être, racontent un moment de l’histoire de France.

C’est une période faste pour la statuaire commémorative. Tandis que la restauration de la colonne Vendôme vient de s’achever, la colonne de Juillet s’apprête à vivre d’importants travaux en vue de son ouverture en 2018 par le Centre des monuments nationaux (CMN). Érigées toutes deux au XIXe siècle, elles sont des témoins privilégiés des soubresauts de l’histoire, même si leur destin rocambolesque demeure peu connu. Phare de la Ville Lumière, la colonne Vendôme est un véritable résumé des convulsions politiques depuis la Révolution. En 1803, on décide l’érection d’une colonne « en mémoire des braves du département », sur le modèle de celle de Trajan à Rome, à l’emplacement du Louis XIV équestre de Girardon détruit sous la Terreur. Le monument devait initialement être paré d’allégories et surplombé par la statue de Charlemagne saisie à Aix-la-Chapelle. Mais, dans le sillage de la proclamation de l’Empire, la classe des beaux-arts de l’Institut suggère que l’on place plutôt une effigie de Napoléon. Le programme iconographique évolue également à la faveur des victoires de la Grande Armée, à qui la colonne est finalement consacrée.

Les architectes Lepère et Gondoin imaginent une œuvre ambitieuse : une colonne de 44 m composée de 425 plaques de bronze, s’enroulant en une spirale de 220 m, fixées autour d’un noyau de pierre. Cette BD antiquisante, réalisée avec le métal des canons pris à l’armée austro-russe, relate les principaux épisodes de la campagne, du camp de Boulogne jusqu’au retour à Paris. Une armada de sculpteurs, dont Deseine, Clodion et Rude, s’affairent à mettre en volume les dessins de Bergeret. Au sommet parade un Napoléon Imperator, une sculpture de Chaudet immortalisant l’Empereur drapé d’une toge, la tête ceinte de laurier et tenant un glaive abaissé et une Victoire ailée. Le 15 août 1810, le monument est inauguré en grande pompe, le jour de l’anniversaire de Napoléon, mais, curieusement, en l’absence de ce dernier. « Quelques mois à peine après son mariage avec l’archiduchesse Marie-Louise de Habsbourg-Lorraine, l’Empereur pouvait difficilement inaugurer un édifice commémorant l’anéantissement de l’armée autrichienne », souligne Irène Delage, historienne et documentaliste à la Fondation Napoléon.

Un destin tumultueux
Dès 1814, le monument connaît ses premières péripéties. À la Restauration, l’effigie de Napoléon est remplacée par un drapeau blanc fleurdelisé. Fondue, son bronze sert à forger la statue d’Henri IV du Pont-Neuf. Sous la République de Juillet, la colonne devient le lieu de ralliement des bonapartistes et des grognards. Fin stratège, soucieux de s’inscrire dans la continuité de la légende napoléonienne, Louis-Philippe décide d’ériger une nouvelle statue. Cette charge délicate est confiée à Charles-Émile Seurre, qui façonne un Napoléon plus populaire, un homme de terrain. Portant sa célèbre redingote, son uniforme et son bicorne, il a une main glissée dans son gilet et la poitrine ornée de la Croix de la Légion d’honneur. Cette seconde sculpture ne fit, elle non plus, pas long feu au sommet du mât. Quand le neveu de l’Empereur arrive au pouvoir, il la substitue par une réplique de l’œuvre originelle, copiée par Auguste Dumont. Napoléon III décide cependant de conserver le Petit Caporal de Seurre et l’implante sur le rond-point de Courbevoie. Un déménagement, là encore, éphémère.

Pendant la guerre contre la Prusse, le bruit court que l’ennemi veut mettre à bas le vainqueur d’Iéna et le traîner comme une prise de guerre. « On ordonne alors de mettre la statue à l’abri », rappelle Irène Delage. « Le transport a lieu par voie fluviale, et la statue tombe dans la Seine sans que l’on sache réellement s’il s’agit d’un accident ou d’une tentative de noyade. » Le caporal reste immergé quelque temps avant d’être repêché et relégué dans un dépôt de marbre, jusqu’à son départ pour les Invalides en 1911. Malgré ces mésaventures, son séjour dans le fleuve a finalement été un moindre mal. La statue ayant échappé au tumulte de cette période agitée, contrairement à la colonne qui le subit de plein fouet.

Un monument à abattre
Depuis la chute du Second Empire, l’idée de démolir ce symbole honni est en effet dans l’air du temps. Le 16 mai 1871, durant les prémices de la Semaine sanglante, le monument est ainsi renversé par la Commune de Paris. Une idée tenace attribue ce saccage à Gustave Courbet. En réalité, le seul tort du peintre a été d’adresser une lettre au gouvernement proposant de déboulonner l’édifice et de le remonter ailleurs. Le 12 avril, soit avant que l’artiste ne devienne membre de son Conseil, la Commune décrète la destruction de ce qu’elle considère comme « un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire ». Sous la férule du directeur des Jardins et Plantations de la Ville, des ouvriers scient le fût de la colonne puis la tirent avec des câbles. Elle tangue, tombe et se brise. La foule tente de s’emparer de fragments de bronze, mais la Garde réussit à en conserver la majorité.

Courbet est ensuite arrêté et condamné à six mois de prison et une amende assez légère ; une peine aggravée en 1873 lorsque l’on décide de reconstruire la colonne. On le condamne à payer la totalité des travaux soit 323 091,68 francs à raison de 33 annuités de 10 000 francs, payables à compter du 1er janvier 1878. La veille du premier versement, Courbet s’éteint en exil en Suisse. Le chantier est achevé fin 1875. Pour masquer le mauvais état de certaines pièces en bronze et homogénéiser l’aspect d’ensemble, une patine est appliquée.

La restauration, qui concernait notamment cette patine obscurcie, a permis de réparer les outrages du temps et d’atténuer les cicatrices politiques. Si Napoléon revenait, il reconnaîtrait ainsi sans problème son monument le plus emblématique. En revanche, il risquerait d’être un peu déboussolé par l’actuelle place de la Bastille, sa configuration actuelle ne correspondant pas du tout aux souhaits de l’Empereur.

Le fantôme de l’éléphant

Dès le démantèlement de la prison de la Bastille, une foule de projets a été envisagée pour ce site mythique. En 1810, Napoléon tranche et ordonne la construction d’une fontaine pour acheminer l’eau potable dans une ville qui en manque cruellement. Une fontaine surmontée d’un immense éléphant en bronze portant une tour sur son dos, un symbole de force et une référence explicite aux conquérants légendaires, comme Hannibal. Les plans sont dessinés par Jean-Antoine Alavoine. La maquette grandeur nature de l’animal, en bois et en plâtre, réalisée par Pierre-Charles Bridan, est installée à côté de la fontaine. Après la chute de l’Empire, le projet tombe en désuétude, mais le pachyderme reste in situ jusqu’en 1846 ! L’animal marque les esprits et passe à la postérité grâce à Victor Hugo qui en fait le refuge de Gavroche dans Les Misérables. Les fondations sur lesquelles devaient s’élever l’éléphant sont réutilisées pour un autre monument : la colonne de Juillet. Les têtes de lions destinées à cracher de l’eau ornent d’ailleurs toujours son soubassement.

Le mausolée des héros de 1830
Rapidement après les Trois Glorieuses, Louis-Philippe décide d’y élever une colonne en l’honneur des héros de la révolution des 27, 28 et 29 juillet 1830. La plus haute « pierre tombale » de la capitale sera couronnée du Génie de la Liberté. Une allégorie réalisée par Dumont, coiffée d’une étoile, symbole de la Révolution de Juillet, et portant un flambeau dans une main et une chaîne brisée dans l’autre. L’architecte Alavoine reprend du service, mais, après sa disparition son œuvre, est terminée par Joseph-Louis Duc. Barye participe également au chantier et conçoit les coqs à la base de la colonne. Le monument est inauguré pour le dixième anniversaire des Trois Glorieuses au son de La Grande Symphonie funèbre et triomphale composée spécialement par Hector Berlioz, et dirigée par le musicien en personne. « Les dépouilles des révolutionnaires sont alors transférées dans le caveau aménagé dans le soubassement », explique Karine Moulin, chef de projet au CMN. Les inscriptions sur le fût rappellent cette vocation sépulcrale : on peut en effet y lire le nom des victimes ensevelies dans les caveaux. Caveaux qui furent aménagés dans les espaces techniques de la fontaine originelle. Après la révolution de 1848, les corps de près de deux cents victimes des émeutes sont également acheminés dans un second caveau.

Selon une légende urbaine, les citoyens tombés en 1830 partageraient leur repos éternel avec d’autres défunts plus inattendus, des momies rapportées de la campagne d’Égypte et destinées à être conservées au Louvre. Ayant mal supporté le voyage et le climat hexagonal, les momies se dégradèrent et elles auraient ensuite été inhumées dans un jardin à proximité du musée. Or, pendant la révolution de 1830, des victimes furent ensevelies dans des fosses communes creusées tout près de la sépulture des momies. Quand les fossoyeurs exhumèrent les dépouilles des révolutionnaires, il semble qu’ils aient déterré en même temps certaines momies. « Nous n’avons pas de preuve mais c’est tout à fait plausible », estime Karine Moulin. « Pendant les combats, les victimes étaient enterrées à l’endroit où elles tombaient. On ne saura sans doute jamais si cela tient du mythe ou de la réalité. »

Autre fait surprenant, le monument a lui aussi été attaqué pendant la Commune. Un bateau incendiaire fut placé dans le canal souterrain à l’aplomb de la colonne, laquelle fut aussi la cible de tirs d’obus. Des campagnes de restauration furent engagées pour sauver l’édifice et le rouvrir, puisqu’il était alors possible de le visiter, comme le rappellent la guérite de l’ancienne billetterie et celle du gardien au pied du monument. Au terme des travaux actuels, le public pourra à nouveau découvrir l’intérieur de ce lieu atypique. Ce chantier a, entre autres, pour objectif de régler les problèmes d’étanchéité du monument et son manque de ventilation. Deux désordres qui confèrent aux caveaux des airs de grottes. Une ambiance stupéfiante quelques mètres à peine sous une des places les plus fréquentées de la capitale. Pour des raisons de sécurité, l’accès au sommet de la colonne sera en revanche interdit.

Voici donc, en avant-première, un aperçu de ce qui demeure un des monuments les plus secrets de Paris. L’accès au fût, entièrement métallique, constitue en effet une visite extraordinaire. En gravissant l’escalier en colimaçon, on traverse un étrange enchevêtrement de poutrelles métalliques semblables à celles de la tour Eiffel. Dans une atmosphère assez sombre, où percent de fins rais de lumière provenant des têtes de lions, on devine les motifs de la colonne. Ils sont moulés en creux selon les techniques de l’architecture préfabriquée de la révolution industrielle. Au bout de 50 m, on débouche sur une plate-forme vertigineuse qui oscille légèrement en cas de vent puissant. De là, on peut observer le gigantesque génie, mais aussi la ville à nos pieds. Ou encore tenter de déchiffrer les nombreux graffitis, dont d’émouvantes déclarations d’amour de la Belle Époque. En 2018, le public pourra admirer l’étonnant mausolée dans le soubassement. Un site hors du commun, à la richesse ornementale insoupçonnable depuis l’extérieur. Qui se douterait en effet qu’il abrite des murs en marbre et en stuc, un pavement en mosaïque et même des vitraux colorés ? 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°693 du 1 septembre 2016, avec le titre suivant : Vendôme et Juillet, deux colonnes à la une

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