Mardi 22 septembre 2020

Musée

Général d’armée, Grand chancelier de la Légion d’honneur

Le général Georgelin achève son mandat à la Chancellerie de la Légion d’honneur

Le chancelier de la Légion d’honneur, dont le mandat se termine en juin, a œuvré pour restaurer le palais

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 27 avril 2016 - 1844 mots

PARIS

Le général Jean-Louis Georgelin achève son mandat à la direction de la grande chancellerie de la Légion d’honneur.

Jean-Louis Georgelin
Jean-Louis Georgelin
© LvonderWeid

Sous son commandement, une bonne part du palais de la Légion d’honneur érigé en bord de rive de Seine a été restauré. En avril, deux mois avant la fin de son mandat, il compte bien inaugurer la grille restaurée de la basilique royale de Saint-Denis, qui se trouve sous son autorité (1). Tous ces travaux sont financés par des dons. Il y a des jours où le général Jean-Louis Georgelin doit songer que les affres de l’administration n’ont rien à envier aux complexités de la reconstruction de la Bosnie, où il a servi après guerre. Parmi les « grands chanceliers » de l’ordre depuis la fondation de la plus haute distinction civile en 1802, il est l’un de ceux qui s’est montré le plus attaché à son patrimoine, avec le général Joseph Vinoy, qui combattit les communards avant de reconstruire la maison qu’ils avaient incendiée.

S’il n’en fut pas un adversaire aussi féroce, le chancelier, qui bénéficie d’un appartement à l’étage, n’a pas encore pardonné à ceux qui l’ont privé de la vue du palais des Tuileries, qui s’ouvrait sur la perspective voulue par Pierre Rousseau. L’architecte des lieux en fut aussi son premier occupant, son commanditaire, le prince Frédéric III de Salm-Kyrbourg, ayant eu le plus grand mal à payer les factures. Édifié sous le règne de Louis XVI, l’hôtel de Salm forçait l’admiration de Thomas Jefferson, qui venait l’admirer chaque jour. Le prince impécunieux prit le parti de la Révolution, ce qui ne l’empêcha pas d’être guillotiné le jour même de son procès expéditif en 1794. S’il était né en leur siècle, on n’imagine guère le citoyen Georgelin en habitué du club qu’il avait fondé à la Révolution, dont la vivacité des débats lui valut d’être surnommé « le salmigondis ». Aujourd’hui, le général ne dissimule pas son dépit devant la dégradation urbaine de la capitale qui lui est chère.

Depuis 2011, l’hôtel de Salm devenu palais de la Légion d’honneur a été l’objet d’une restauration continue, qui a permis d’en retrouver ou reconstituer les décors d’origine. Sous l’égide de cet admirateur des abbayes cisterciennes, les délais ont été respectés suivant une stricte observance, les façades restaurées en six mois et chacun des salons en l’espace de deux mois et demi. Dans le vestibule, trône le portrait du général Vinoy, tenant les plans de la reconstruction, au-dessus du livre d’or des 50 000 légionnaires qui apportèrent leur obole. Les jardins ont été repris aussi, Jean-Louis Georgelin décidant d’abandonner un grillage pour une paroi en verre qui a été critiquée mais a le mérite de restituer la vue. À son départ, restera notamment en projet la restauration de la cour d’honneur entourée de sa colonnade, qui témoigne de l’architecture néoclassique d’origine. Il faudra encore et toujours trouver des mécénats, en France, en Belgique ou aux États-Unis, quitte à louer parfois les salons pour quelques cérémonies convenables.

Arbitre des décorations
La Légion d’honneur est un mythe bien français. Dès le Consulat, elle a été voulue par Napoléon Bonaparte comme élément de la refondation de l’État, récompensant aussi bien « ses soldats que ses savants ». Au milieu du siècle, les militaires formaient quand même les trois quarts du contingent, même s’il avait intégré les artistes officiels de l’empereur, de David à Houdon, ou des scientifiques comme Cuvier ou Monge. Célébré ou vilipendé, tour à tour impérial, royal ou national, menacé de suppression à chaque révolution, l’ordre a toujours survécu en s’adaptant à chaque règne. Louis-Philippe promut les artisans et la petite bourgeoisie, Napoléon III les capitaines de l’industrie et de la banque, la République les enseignants. Depuis une dizaine d’années, il s’est ouvert au bénévolat et au monde associatif, tout en promouvant les femmes.
Alimentée par les guerres, la décoration fut décernée avec une générosité croissante, si bien que la France, qui comptait 45 000 décorés en vie au tournant du siècle, en dénombrait 185 000 en 1946. Le général de Gaulle ramena le plafond à 125 000 et, de nos jours, le nombre reste inférieur à 100 000. Jean-Louis Georgelin verrait certainement d’un très mauvais œil une inflation de la médaille. Il a levé un sourcil quand il fut question de la décerner à Bob Dylan, dont il reconnaissait les qualités « de musicien et de poète », mais dont il n’ignorait pas « la vie chaotique » (drogues et pacifisme). Mais il est vrai qu’Aurélie Filippetti, ministre erratique s’il en fut, avait cru pouvoir s’exempter de la procédure. Toutes les propositions doivent être soumises à un conseil de l’ordre, qui en écarte habituellement de 15 à 20 %. Finalement Bob Dylan fut accepté et personne ne songea à lui demander de prêter serment de « fidélité à l’honneur et à la patrie » comme étaient censés le faire les récipiendaires jusqu’en 1870 (et sous le régime de Vichy).

Plus récemment, discrètement, le général Georgelin est intervenu pour écarter la fausse bonne idée de décerner la légion d’honneur à toutes les victimes des attentats terroristes qui ont frappé Paris. Non sans débat, et regrets amers de certains parents, elle fut accordée à ceux qui se trouvaient en service commandé ou firent preuve d’héroïsme. On aurait sans doute entendu un grand éclat de rire de Wolinski ou Cabu à la réception saugrenue d’un tel insigne en l’honneur de la patrie. Ils étaient certainement dans la veine du Canard Enchaîné dont le fondateur, Maurice Maréchal, avait licencié le journaliste Pierre Scize au motif qu’il s’était fait remettre l’étoile au ruban rouge, pour un bras laissé au champ d’honneur. Lequel se plaignit qu’il ne l’avait jamais demandée (on ne demande pas la Légion d’honneur). « Eh bien, il ne fallait pas la mériter ! », tonitrua son patron. Dans le même esprit, Jacques Tardi n’en voulut pas, de même que Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Niki de Saint Phalle, Albert Camus, Georges Brassens, Jacques Prévert, Maurice Ravel, Guy de Maupassant, Honoré Daumier, Gustave Courbet ou Claude Monet. lls ne partageaient pas forcément les mêmes motifs que Mgr Lustiger, Philippe Séguin ou, avant lui, Antoine Pinay. Une petite section du musée est consacrée aux rares élus qui l’ont refusée.

Un musée gratuit et rénové
Remarquablement didactique, ouvert l’après-midi seulement, celui-ci accueille 45 000 visiteurs par an, depuis sa réouverture en 2006 après cinq années de travaux, qui ont doublé la surface d’exposition. L’architecte du palais, Alain Beauny, et le conservateur en chef du musée, Anne de Chefdebien, s’accordent à dire que le général a porté une grande attention à leurs travaux. Le chancelier, qui admet qu’il a « fallu trouver un équilibre » entre le souci de pédagogie qui l’animait et « l’attirance pour l’art » propre à tout conservateur, se dit « heureux si, au-delà de l’alignement des médailles, les visiteurs sortent du musée ayant appris une leçon d’histoire ».

L’entrée est gratuite. Le Louvre ou Versailles ont bien voulu consentir des prêts. Il y a encore peu, grâce à la société d’amis, lors de la vente de l’héritage du comte de Paris par Sotheby’s, le musée a pu récupérer le grand tableau de la remise de l’ordre de la jarretière à Louis Philippe par la reine Victoria. Il a repris place, à côté du collier que le roi des Français reçut à Windsor en 1844, au centre de la galerie des ordres étrangers, dont le général – qui aligne lui-même une trentaine de décorations, de l’ordre de Saint-Charles de Monaco à celui d’Arabie saoudite – est particulièrement fier.

Anne de Chefdebien, qui se trouve au musée depuis une trentaine d’années, ne tarit pas d’éloge sur son patron : « Il a dépoussiéré et fait entrer dans le XXIe siècle une maison austère, en montrant une réelle sensibilité à la culture et une attention au musée qui n’a jamais faibli ; et l’engagement très fort d’un homme qui est tout d’un bloc. ». Un de ses faits d’arme a été d’obtenir du Musée national d’histoire à Moscou, pour le bicentenaire de la bataille de Waterloo, le prêt des médailles de Napoléon capturées sur place. La question était sensible puisque ce butin, emporté de Berlin par les forces soviétiques en 1945, était resté longuement dissimulé à Moscou. Autour de la berline que Napoléon avait dû aussi abandonner sur la morne plaine, ce fut l’exposition la plus fréquentée du musée depuis son ouverture en 1925. Son parcours intègrant des panneaux interactifs (on y trouve même la liste complète des décorés) de même que le site internet s’avèrant particulièrement maniable.

Passeur d’histoire
L’appétence pour la culture du général prend racine dans « la passion des grands monuments qui font l’histoire de France » et d’abord de l’architecture religieuse : « Il n’y a pas une cathédrale de France, et j’oserais dire une abbaye, où je ne me sois pas rendu. » Il s’avoue catholique pratiquant, « lisant et méditant la Bible », « la foi guidant sa vie ». Il a aussi conservé « un goût immodéré pour l’orgue », qu’il pratique toujours, depuis ses études dans le collège jésuite du Prytanée de la Flèche. Il se souvient comme d’un grand moment d’avoir été invité par Olivier Bellamy à présenter ses choix à Radio Classique : le chœur d’ouverture de la Cantate de l’avent BWV 61 de Bach Viens, maintenant, Sauveur des païens, La Truite de Schubert, la Cinquième symphonie de Beethoven. Mais aussi La pince à linge, chantée par les Quatre barbus, pastiche de la symphonie sur l’invention de l’instrument éponyme. Peut-être, ayant accédé aux plus hauts honneurs de la carrière, le général d’armée se rêverait-il secrètement au paradis des décorés recevant l’ordre de la pince à linge de Pierre Dac et Francis Blanche ?

Natif des Pyrénées, il dit avoir hérité de la « ténacité des montagnards » qui a dû lui servir plusieurs fois dans « une vie de militaire à une époque où l’esprit des batailles désertait les esprits ». Fils d’officier, il s’est inscrit tout naturellement à Saint-Cyr avant de poursuivre sa formation à Fort Leavenworth (Kansas), ce qui lui fut bien utile quand il fut nommé à l’état-major de l’OTAN à Sarajevo. Au sommet de sa carrière, il devint chef d’état-major particulier du président Jacques Chirac, puis chef d’état-major des armées.

Né pour la guerre, il n’en garde à l’esprit que les désastres. Il porte la conscience douloureuse de la perte du patrimoine, des brasiers de la Commune aux destructions de Palmyre, en passant par le bombardement du Havre. Il dit « ne pouvoir passer au Louvre sans penser aux Tuileries » et, près de Cluny, « à la destruction de la plus grande église de la chrétienté d’Europe ». Peut-être était-ce sa bataille à lui.

Note

(1) Elle abrite le pensionnat réservé aux filles des décorés.

Jean-Louis Georgelin en dates

1948 : Naissance à Aspet (Haute-Garonne)
1997 : Chef de bureau à la la SFOR (Force de stabilisation) en ex-Yougoslavie
2002 : Chef de l’état-major particulier du président Jacques Chirac
2006 : Chef d’état-major des armées
2010 : Grand chancelier de la Légion d’honneur

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°456 du 29 avril 2016, avec le titre suivant : Le général Georgelin achève son mandat à la Chancellerie de la Légion d’honneur

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