Dimanche 25 février 2018

La Fenice au cœur des passions

Deux écoles s’affrontent au sujet de la reconstruction de l’opéra de Venise

Le Journal des Arts

Le 30 novembre 2009

Sept mois après l’incendie criminel, sans doute commandité par la Mafia, qui a détruit le théâtre de La Fenice, le débat sur la reconstruction de l’opéra de Venise n’est pas clos. Nombre de personnalités du monde de la musique, de l’architecture et de la scénographie, parmi lesquelles Claudio Abbado, Marco Stroppa, Gae Aulenti, Norman Foster, Aldo Rossi, Pier Luigi Pizzi…, ont tenu à s’exprimer sur le sujet, à la demande de notre partenaire éditorial Il Giornale dell’Arte. Au vu des opinions re­cueillies, un large consensus se dégage autour de la reconstruction de La Fenice dans le respect du plan original de 1770 dû à Gian­nantonio Selva, en conservant la façade épargnée par le feu, tout en procédant à une modernisation architecturale et technique de l’intérieur du théâtre.

VENISE - Alors qu’une enquête contre X était ouverte cet été par le juge vénitien Felice Casson, la polémique faisait toujours rage à propos de l’avenir du théâtre de La Fenice, détruit dans un incendie d’origine criminelle le 29 janvier 1996. À l’heure où le Parlement italien débloquait une première tranche de 20 milliards de lires (66 millions de francs), l’option de la reconstruction à l’identique (lire ci-contre), qualifiée de "fausse et impossible" par l’architecte Renzo Piano, continuait de rencontrer de fortes résistances. Le 30 mai, l’architecte Vittorio Gregotti écrivait dans Il Corriere della Sera : "À en juger par les projets qui sont avancés, La Fenice ne renaîtra jamais de ses cendres." Tandis que le compositeur Luciano Berio, dans un entretien publié dans Le Monde du 5 juillet, déclarait : "Vouloir refaire La Fenice telle qu’elle était me paraît insensé."

Notre partenaire éditorial, Il Giornale dell’Arte, a donc demandé leur avis sur la question à une quarantaine de protagonistes du monde de l’architecture, de l’opéra, de l’histoire de la musique, de la mise en scène, de la scénographie, de l’acoustique etc.

Sous réserve d’une véritable modernisation
En dépit des déclarations officielles favorables à une reconstitution, deux écoles s’opposent à propos de la future architecture de La Fenice. L’une milite en faveur de l’édification d’un théâtre entièrement nouveau, l’autre penche pour la reconstruction selon le plan original de Giannantonio Selva (lire encadré). Parmi les opposants au faux historique qui, comme l’historien de l’art Lionello Puppi, déplorent "l’interminable falsification de Venise", on compte un grand nombre d’universitaires italiens, spécialistes de la restauration architecturale, mais aussi des architectes tels que Norman Foster, pour qui l’incendie de La Fenice est "l’occasion de construi­re un symbole neuf et contemporain. Pour continuer de prospérer, Venise ne doit pas dépendre uniquement de son passé."

D’autres, à la suite de Marco Dezzi Bardeschi, prônent au contraire la continuité entre l’aspect extérieur du théâtre et son aménagement interne. Reconstruire La Fenice "comme jadis, sous réserve d’une véritable modernisation fonctionnelle", comme le souhaitent le chef d’orchestre Claudio Abbado, l’architecte Gae Aulenti, le scénographe Pier Luigi Pizzi, le metteur en scène Luca Ronconi, l’historien de l’art Manlio Brusatin, l’historien de la musique Paolo Fabbri …, recueille même les trois quarts des suffrages. Mais ce désir de retrouver l’aspect antérieur doit être compris comme un objectif idéal. Daniel Commins, ingénieur acousticien qui travaille en France, note que les théâtres ont subi des transformations de façon quasi ininterrompue tout au long de leur histoire. Prendre parti pour la reconstitution ne signifie donc pas rebâtir un théâtre du XVIIIe siècle, même si l’architecte Aldo Rossi souhaite "que La Fenice soit reconstruite telle qu’elle était auparavant."

Manque d’espace ?
Dans le débat qui oppose les tenants d’une reconstitution aux partisans d’un nouveau projet, entre également en jeu celui entre le moderne et le contexte historique de Venise : pour certains, un théâtre nouveau, d’avant-garde, ne pourrait être implanté que sur le continent, dans l’agglomération voisine de Mestre. En outre, il existe une grande méfiance à l’égard de la qualité de l’architecture contem­po­raine et, redoutant un style "palais des sports", beaucoup penchent en faveur de la reconstruction à l’identique. Le compositeur Marco Stroppa, qui travaille à l’Ircam, à Paris, résume bien la situation : "Je préfère l’option de la reconstitution, mais comme un moindre mal, non comme la solution idéale."

Un événement collectif
Sur la modernisation de l’aménagement intérieur, tous les avis concordent, en par­ticulier pour l’équi­pement de la scène, qui devra permettre "la production de spectacles nouveaux, pas seulement les représentations des classiques du répertoire". En effet, la survie économique de la nouvelle Fenice pourrait bien passer par la mise en conformité de la scène, de ses dimensions et de ses équipements, avec les autres opéras. Mais pour certains, le site actuel est tout à fait inadapté à l’accueil des troupes du monde entier. C’est ce manque d’espace qui pousse l’historien du théâtre George Izenour à proposer la reconstruction en un autre lieu.

De son côté, Dome­nico Stanzial supplie : "Ne trahissez pas la ‘mémoire acoustique’ du théâtre." Selon les spécialistes, la Fenice était de ce point de vue l’un des meilleurs théâtres d’Italie. Recréer les conditions antérieures, retrouver le "timbre" en question, corriger les rares faiblesses qui avaient été constatées, tels sont quelques-uns des problèmes que devra résoudre la reconstruction "à l’identique". L’acousticien Helmut Müller estime que dans ce domaine, les choix devront tenir compte des améliorations techniques apportées au bâtiment, qui risquent de sérieusement compromettre l’équilibre acoustique d’un théâtre à l’italienne. Tandis que Claudio Abbado met en garde contre l’emploi de tous matériaux (moquette, ve­lours…) risquant d’absorber le son.

Enfin, l’historien de l’architecture Carlo Olmo souhaite que la reconstruction devienne un "événement collectif", animant aussi bien les auteurs des plans que tous les intervenants sur le chantier, "comme cela se faisait au XVIIIe siècle". La mobilisation générale a été sensible dès les premiers jours qui ont suivi l’incendie, mais l’intérêt se maintiendra-t-il tout au long de la réalisation du projet ?

REPÈRES

1770 - 12 mai : la commission d’adjudication du concours pour la construction du nouveau théâtre de La Fenice, composé de Benedetto Buratti, Francesco Fontanesi et Simone Stratico, déclare vainqueur l’architecte Giannantonio Selva, après l’examen des vingt-neuf projets présentés.
1772 - 16 mai : inauguration de La Fenice.
1836 - 13 décembre : un incendie détruit la salle et le plateau, mais épargne les salles Apolline.
1854 - 26 décembre : le théâtre rouvre ses portes après la rénovation du décor intérieur en style rococo. 1904 : Création d’une galerie à la place des balcons du quatrième étage.
1937 : La commune de Venise acquiert la Fenice. Construction d’une scène tournante, installation d’une nouvelle machinerie hydraulique, modification de quelques éléments du décor et restauration des salles Apolline.
1955 - 31 juillet : fermeture du théâtre pour la mise aux normes des installations.
1996 - 29 janvier : destruction du théâtre dans un incendie d’origine criminelle, qui n’épargne que la façade, les murs extérieurs et les bâtiments administratifs.

La reconstruction sera achevée en mars 1999
Les membres de la commission présidée par le préfet de Venise, Giovanni Troiani, ont opté pour une reconstruction "à l’identique", avec intégration et restauration des parties qui ont été épargnées par l’incendie. Un projet préliminaire, réalisé à partir d’une étude de faisabilité financée par un groupe d’industriels de Vénétie, devait lui être remis avant la fin du mois de juillet. Ce projet a été confié à un groupe de techniciens placés sous la direction de Roberto Scibilia, ingénieur en chef du Bureau technique de la Ville de Venise. Le jury de l’appel d’offres, qui doit être lancé avant la fin de l’année, n’a pas encore été choisi, mais il rassemblera des spécialistes de l’équipement, de l’acoustique et de l’architecture théâtrale. La mise en adjudication interviendra avant mars 1997, la fin des travaux étant prévue pour mars 1999. L’étude de faisabilité prévoit un coût total de 145 milliards de lires (480 millions de francs), financés par la municipalité.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°28 du 1 septembre 1996, avec le titre suivant : La Fenice au cœur des passions

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque