Politique

PATRIMOINE SYRIEN

La citadelle d’Alep, trophée du régime syrien

Le patrimoine au service de la propagande de Bachar al-Assad

Par Emmanuel Grynszpan (correspondant à Moscou) · Le Journal des Arts

Le 24 septembre 2018 - 781 mots

ALEP / SYRIE

Rescapé d’un siège qui a duré trois ans, l’imposant monument devrait être restauré d’ici à la fin de l’année. C’est ce qu’a affirmé son directeur lors d’une visite organisée par le ministère de la Défense russe. La citadelle se dresse toujours fièrement au-dessus de la vieille ville d’Alep, aujourd’hui un champ de ruines.

La citadelle d’Alep, couverte des portraits de Bashar al-Assad, le 9 mars 2017 - AFP
La citadelle d’Alep, couverte des portraits de Bashar al-Assad, le 9 mars 2017, quelques mois après la prise de la ville par les forces du régime syrien.
Photo Joseph Eid
© AFP

Alep (Syrie). Durant les trois années qu’aura duré la bataille d’Alep, la citadelle n’est jamais tombée aux mains des rebelles qui l’assiégeaient. Aujourd’hui, le régime en fait un symbole de sa résistance à l’opposition. D’immenses portraits de Bachar al-Assad accueillent le visiteur sur l’imposante tour d’entrée et à l’intérieur du palais médiéval. « Nous avons perdu au moins 200 hommes dans cette bataille », relate un officier de l’armée régulière syrienne, sous couvert d’anonymat. « Mais grâce à un tunnel secret, nous avons approvisionné les 90 soldats qui s’y trouvaient en permanence. » Ce tunnel reliant la citadelle aux souks d’Alep (copieusement bombardés) n’était pas si secret que cela, car les rebelles ont maintes fois tenté de le bloquer. En juillet 2015, une bombe aurait été lancée dans un tunnel sous l’un des murs extérieurs, causant son effondrement partiel.

De leur côté, les rebelles affirment que la citadelle a été utilisée pour bombarder Alep à l’aide de mortier et que des snipers y étaient très actifs, profitant de sa position dominante sur la vieille ville et des nombreuses meurtrières ouvertes dans les murailles. L’armée syrienne a utilisé la citadelle comme base militaire et, selon les combattants de l’opposition, les murs ont servi de couverture pour bombarder les quartiers environnants.

Les murs extérieurs sont grêlés d’impacts de balle, mais l’intérieur est en relativement bon état, hormis le temple d’Adad dont le toit (reconstruit en 2005) s’est effondré. La salle du Trône a cependant été endommagée par des tirs de grenade ou d’obus de petit calibre. Des snipers de l’armée syrienne harcelaient les rebelles depuis ses larges fenêtres, qui, plus d’un an et demi après la fin du siège, en décembre 2016, sont toujours fermées par des sacs de sable entassés. Car Alep reste proche de la ligne du front. Des rebelles tiennent toujours des positions à l’entrée ouest de la ville, à tout juste 5 km à vol d’oiseau de la citadelle.

En attente d’une restauration

Les dégâts les plus visibles concernent l’imposante entrée fortifiée, accessible par un pont-escalier à huit arches. À l’intérieur, une succession de cinq virages à angle droit et trois imposantes portes en acier ont résisté aux assauts. Les affrontements les plus violents remontent au mois d’août 2012 : la porte extérieure de la citadelle a été bombardée lors d’un combat entre l’Armée syrienne libre et les forces du régime syrien.

Les travaux de restauration promis par le directeur de la citadelle, Ahmed Ghari, ne semblent pas avoir débuté, bien que les autorités d’Alep disent avoir rouvert la citadelle au public dès 2017. Hormis les immenses portraits du président Bachar al-Assad, le monument reste dans l’état où il se trouvait à la fin des combats. D’après Ahmed Ghari, le coût de la reconstruction s’élève à 100 millions de lires syriennes, soit environ 200 000 dollars, une somme qui paraît peu élevée. Il affirme que plusieurs organisations, parmi lesquelles l’Unesco, aident à la reconstruction, mais que « le financement vient du budget national syrien ».À l’entrée de la citadelle, un large panneau bleu signale que l’organisation privée française SOS Chrétiens d’Orient « sponsorise » la citadelle. « Nous sommes investis pour le peuple syrien sur plusieurs domaines, dont la protection du patrimoine, nous a confirmé Béatrice Challan-Belval par courriel. Ce projet, que nous avons aidé à financer à hauteur de 12 000 euros, rassemblait la ville d’Alep autour d’un symbole fort, moins de trois mois seulement après la fin des combats », précise la représentante de SOS Chrétiens d’Orient, une association connue pour être proche des milieux d’extrême droite et complaisante vis-à-vis de Bachar al-Assad.

Au patrimoine mondial

L’activité humaine sur le site de la citadelle est attestée dès le IIIe millénaire avant notre ère. Le palais a successivement été occupé par les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Ayyoubides – lesquels, suivis des Mamelouks, lui ont donné son aspect actuel. Avec la vieille ville d’Alep, la citadelle forme un ensemble classé en 1986 au patrimoine mondial par l’Unesco. Grâce à sa position dominante, et bien qu’elle ait constitué un enjeu militaire dans la bataille d’Alep, la citadelle a connu un sort plus enviable que le reste de l’ancienne ville. Selon un rapport de l’ONU publié en 2016, vingt-deux de ses sites ont été totalement détruits dans les combats. Depuis les hauts murs de la citadelle, c’est un paysage de désolation qui s’offre, que l’on peine à imaginer reconstruit un jour.

Emmanuel Grynszpan, envoyé à Alep

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°507 du 21 septembre 2018, avec le titre suivant : La citadelle d’Alep, trophée du régime syrien

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