Mercredi 26 janvier 2022

Musée

Chefs-d’œuvre à portée de main

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2012 - 1358 mots

LENS

Pensé et conçu pour le plus grand nombre, le Louvre-Lens porte le concept de démocratisation culturelle à un niveau inégalé.

Tous les acteurs du projet n’ont cessé de le marteler : le Louvre Lens est un projet politique et social dont le premier objectif vise à faire venir au musée les populations exclues de l’offre culturelle, ces fameux « primo-visiteurs » qu’il faut convaincre de franchir le pas. Pour ce faire, le nouvel établissement de la région Nord-Pas-de-Calais, véritable laboratoire d’idées, déploie une infinie variété de dispositifs de médiation avec une volonté affichée d’être un musée exemplaire et prescripteur dans le domaine. Son programme a été élaboré de concert avec la direction de la politique des publics et de l’éducation artistique du Musée du Louvre, équipe qui a largement fait ses preuves en la matière. « Le Louvre-Lens apporte une réponse concrète aux difficultés d’un territoire économiquement sinistré et socialement endommagé par l’histoire. Le projet exigeait dès le départ une connaissance précise des publics du territoire avec une volonté de les accompagner de la manière la plus délicate qui soit », souligne Juliette Guépratte, chef du service des publics du Louvre-Lens.

Matérialisation des aspirations de « démocratisation culturelle » que reprennent à leur compte tous les locataires de la Rue de Valois (de manière particulièrement appuyée ces dernières années), le Louvre-Lens a été entièrement conçu et pensé pour les publics, jusque dans les espaces normalement dévolus aux professionnels. Les réserves et ateliers de restauration sont ainsi visitables et visibles depuis l’intérieur du musée. Les conservateurs, restaurateurs et chercheurs travailleront donc sous l’œil des curieux ; aucun espace n’aura plus de secret pour les visiteurs. Cette nouvelle attractivité va-t-elle aider les plus réticents à pousser les portes du musée ? Quelles sont les limites d’une structure élaborée avant tout pour le public ? Est-ce conciliable avec les impératifs de la conservation ? Autant de questions que l’institution n’aura de cesse de se poser pour mener à bien ses missions.

Ancrage en terre du Nord
Traversant des cités minières, des corons, la ville et ses infrastructures, le chemin boisé qui mène de la gare au musée témoigne d’une ferme intention de s’inscrire sur le territoire. Accueilli dans un hall immense, le public est ensuite invité à pénétrer dans des espaces tout en ouverture et en transparence où le Saint Mathieu et l’ange de Rembrandt côtoient La Madeleine à la veilleuse de La Tour, où il est possible d’embrasser presque d’un seul regard une Idole féminine nue aux bras croisés des Cyclades, datée entre 2 700 et 2 300 avant notre ère, le fameux Discophore sculpté dans le marbre au Ier siècle et La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Le dispositif pédagogique du Louvre-Lens se veut avant tout humain : il s’appuie sur une équipe de médiateurs. Au mois de juillet, un noyau dur de six personnes est venu rejoindre Juliette Guépratte pour élaborer divers parcours dans la galerie du Temps – cet espace semi-permanent sera gratuit la première année d’ouverture du musée. L’équipe s’est ensuite étoffée pour compter au total vingt-deux personnes à temps plein, recrutées au grade d’attaché de conservation, un engagement fort en ces temps de rigueurs budgétaires.

Les médiateurs auront en charge les publics spécifiques : les scolaires, les groupes identifiés comme éloignés des musées et les personnes en situation de handicap. « Un accompagnement de tous mais surtout de chacun », résume Juliette Guépratte, et de préciser : « cela peut sembler être une formule toute faite, mais quand on le pense vraiment et qu’on fait tout pour le mettre en œuvre, cela a du sens ». Des visites scénarisées, des procédés simples, pas de circuit « chefs-d’œuvre » mais des thématiques comme « 5 000 ans de couleurs » ou « 5 000 ans de dieux et déesses », doivent développer « l’esprit analytique » de ces publics spécifiques. Comme la maison mère, le Louvre-Lens va également dispenser des stages d’initiation gratuits et des formations pour les enseignants. Le musée sera ouvert une heure plus tôt pour les groupes et organisera dix nocturnes dans l’année.

Par ailleurs, trois ou quatre médiateurs se trouveront en permanence dans les salles, parmi les visiteurs, « comme une caisse de résonance méthodique, pour faire verbaliser les intuitions que les publics peuvent avoir face à une œuvre », souligne encore la responsable du service pédagogique. « On mise avant tout sur l’émulation. Pour ça nous disposons d’un outil génial : la scénographie ». Longue de 125 mètres, avec ses espaces décloisonnés, la galerie est le terrain idéal pour imaginer différents thèmes de visite dont le but premier est bien d’« éduquer le regard ».

Les œuvres prêtées pour une durée de cinq ans, accrochées selon un parcours chronologique, qui part de 3 500 avant notre ère et court jusqu’en 1848, sont « généreusement » exposées, avec très peu de mise à distance. Trop généreusement ? Comment protéger ce Saint Sébastien de Pérugin, offert à tous, sans vitre ni alarme ? « Un agent de sécurité sera placé à proximité. Les jauges seront restreintes, avec huit groupes maximum pour commencer » promet Juliette Guépratte. Gageons que les impératifs de fréquentation – 500 000 visiteurs sont attendus chaque année – ne repoussent les limites ainsi fixées. Les photographies sont autorisées (sans flash) et les règles de sécurité n’ont rien de drastiques ; il n’y a pas d’alarmes systématiques. La médiation passe aussi par le développement d’outils multimédia à la pointe des nouvelles technologies.

Quelque 2 000 guides multimédia, des smartphones, sont mis à disposition du public pour des visites autonomes dispensées en français, en anglais et en néerlandais (des visites sont aussi proposées en langue des signes et en audiodescription), suivant différentes thématiques, amenées à s’enrichir au fil du temps.

Hypertechnologie
Il est possible de sélectionner une œuvre, la mettre virtuellement « dans son panier » et la retrouver sur un espace personnel après la visite. Dans le hall d’accueil, le centre de ressources abrite des médiathèques tandis que la « Bulle immersive » peut recevoir quinze personnes. Des images en très haute définition y sont projetées sur les parois courbes pour s’immiscer au cœur des certains chefs-d’œuvre comme la Sainte Anne de Léonard de Vinci.

Lors de son ouverture, en juin 2006, le Musée du Quai Branly avait fait mouche en dévoilant une partie de ses réserves au regard des visiteurs dans une tour de verre traversant le bâtiment dans sa longueur. Le Louvre-Lens va aujourd’hui plus loin avec son espace baptisé « les coulisses du musée », qui offre une vue plongeante sur les réserves – celles-ci se visitent également par groupes d’une quinzaine de personnes. En sous-sol, sur une plateforme, un grand belvédère doté de trois tables tactiles raconte l’itinéraire des œuvres, comment elles sont entrées dans les collections, avec un dispositif de « serious game » (logiciel interactif de découverte) évoquant les différents métiers de la conservation. Et une grande baie vitrée tactile permet de manipuler, virtuellement, les œuvres.

Tous ces dispositifs ont nécessité des infrastructures des plus complexes (prises, câbles, réseaux, vidéosprojecteurs) quasiment impossibles à installer dans un musée déjà existant. Le Louvre-Lens dispose aussi de 250 m2 d’ateliers, soit une surface supérieure aux ateliers de l’établissement parisien. Quatre ateliers vitrés, baignés de lumière naturelle, sont dotés de cloisons mobiles et de miroirs ; deux autres ateliers, se trouvent en sous-sol du « pavillon de verre ». Destinés à toutes les pratiques artistiques (à l’exception de la céramique qui nécessitait des installations incompatibles avec le site), ils ont été conçus comme des lieux de transdisciplinarité, pour la musique, la danse… « Dans les ateliers on va pouvoir dépasser l’interdiction de toucher qui contraint énormément les corps dans l’espace d’exposition. Dans un musée on ne court pas, on parle doucement, on ne se regarde pas, il est important de travailler sur le corps pour qu’il puisse envisager les œuvres d’art avec un réveil sensitif ».

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°380 du 30 novembre 2012, avec le titre suivant : Chefs-d’œuvre à portée de main

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