Panorama des grandes ventes Art déco

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 27 novembre 2007

L’Art déco a connu une folle ascension depuis la vente Jacques Doucet en 1972. Éperonné par de belles collections dispersées dans les années 1980-1990, le marché s’est dernièrement stabilisé. Si les pièces exceptionnelles sont toujours à la cote, le couperet frappe irrémédiablement les créations moyennes.

La vente de cinquante-cinq lots provenant de la collection du couturier Jacques Doucet organisée en 1972 par l’étude Audap Godeau Solanet (cabinet Camard) fait figure de pierre de touche du marché de l’Art déco. Les meubles de cette période sont alors démodés, les recherches universitaires balbutiantes. Les prix dépassent allègrement les prévisions les plus euphoriques. « Les objets Art déco atteignent alors les prix des meubles XVIIIe. Les estimations sont multipliées par cinq ou dix, rejoignant les prix déjà pratiqués en galeries », rappelle l’expert et galeriste Félix Marcilhac. Les adjudications de la vente Doucet se trouvent confortées avec la dispersion en 1975 de la première vente Karl Lagerfeld (Audap Godeau Solanet – Cabinet Marcilhac), qui reçoit un accueil médiatique impressionnant.

Dans la décennie suivante, les ventes orchestrées par Sotheby’s de la collection du Maharadjah d’Indore et d’Eileen Gray en 1980, d’Andy Warhol en 1988 et de Robin Symes en 1989 stimulent l’ascension. Les collectionneurs américains, cornaqués par leurs décorateurs, entrent en lice. « L’Art déco démarre car la jet-set commence à collectionner. Les prix progressent de manière raisonnable car on trouve facilement la marchandise. On pouvait faire des ventes avec 300 ou 400 lots », souligne Jean-Marcel Camard. Sous le marteau de Jacques Tajan (cabinet Camard) le 13 décembre 1989, la collection du marchand Alain Lesieutre devient l’événement le plus mémorable depuis la vente Doucet avec un produit de 65 millions de francs. Avec près de 400 lots d’objets et de mobilier, notamment une suite de quarante-huit meubles de Jacques-Émile Ruhlmann, cette vente confirme la progression depuis Doucet. Une paire de chenets en bronze doré figurant des animaux stylisés par Gustave Miklos, vendue 41 500 francs lors de la vente Doucet, s’envole à 1,9 million de francs lors de la vente Lesieutre.

À partir des années 1990, on assiste à une mise à jour des prix pour Jean Dunand, André Groult, Paul-Armand Rateau. En 1999, deux collections marquent le sacre de Ruhlmann. Lors de la vente de la collection Jean Bloch le 10 février (Tajan – Cabinet Marcilhac) un bureau plat en loupe de noyer d’Amérique spécialement conçu pour le collectionneur s’envole à 2,5 millions de francs. La collection des meubles de Ruhlmann de l’avocat Pierre Hebey dispersée le 28 octobre (Millon et Associé – Cabinet Camard) sera révolutionnaire avec un total de 49 millions de francs. La majorité des pièces présentées est unique ou inédite. La Chaise longue aux skis, ou Maharadjah, est enlevée pour 2,1 millions de francs malgré l’absence d’un certificat de libre circulation. Une précieuse coiffeuse à colonnettes de 1919 en ébène de Macassar, avec une marqueterie de cailloutis d’ivoire blanc adjugée 1,5 million de francs dans la vente Lesieutre, est cédée cette fois pour 3,8 millions de francs. Toujours en 1999, un piano en ébène de Macassar, conçu pour l’hôtel du collectionneur à l’Exposition des arts décoratifs de 1925, atteint 607 500 dollars chez Christie’s.

Le marché de Rateau, réputé pour l’utilisation du bronze dans une veine antique, s’aiguise avec la succession Rateau le 19 décembre 1994 (Tajan – Cabinet Camard). Une commode en bois doré à la feuille atteint à cette occasion 3 150 000 francs. En mai 1999, un lampadaire aux oiseaux culmine à 4,2 millions de francs (Tajan – Cabinet Marcilhac). Pierre Legrain réalise aussi des bonds spectaculaires. Un siège d’inspiration africaine en bois laqué noir s’adjuge à 32 000 francs lors de la vente Doucet. On le revoit dans la vente Nourhan Manoukian le 17 décembre 1993 (Boisgirard – Cabinet Marcilhac) pour 846 000 francs, puis le 25 novembre 1999 (Million Robert – Cabinet Camard) pour plus de 4 millions de francs.

La hausse des prix est saisissante jusqu’en 2000 où se succède une pluie de records. Le 10 mai 2000 chez Christie’s Londres, un cabinet en galuchat ivoire de Jean-Michel Frank dépasse son estimation de 70 000/90 000 livres pour atteindre 487 500 livres. Un bureau Tardieu exécuté par Ruhlmann pour le Salon des artistes décorateurs s’adjuge à 1,8 million de dollars chez Christie’s à New York le 8 décembre. Ce prix avait déjà été atteint en juin pour un paravent en métal L’Oasis d’Edgar Brandt. Le marché des ventes publiques n’observe pas aujourd’hui de réel fléchissement, juste une sélectivité plus grande. Faussés par les surenchères intempestives d’une poignée de collectionneurs, les prix sont aujourd’hui stabilisés. Les amateurs délaissent les créations anonymes et celles mineures des grands noms aux estimations souvent gonflées. L’exceptionnel trouve toutefois prise comme en témoigne l’adjudication de 312 000 euros pour un coffret or sur piètement de Ruhlmann proposé en octobre dernier (Tajan – Cabinet Marcilhac). De même, un bureau de Pierre Chareau pour Mallet-Stevens, issu de la collection Michel Souillac, vendu pour 1,8 million de francs le 5 avril 1993 (Poulain Le Fur – Cabinet Camard), s’adjuge à 402 650 livres en novembre 2002 chez Christie’s. Malgré quelques méventes, l’Art déco est toujours en état de grâce.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°548 du 1 juin 2003, avec le titre suivant : Panorama des grandes ventes Art déco

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