Mardi 21 septembre 2021

Essais

Voir penser et penser voir

L’image et l’idée font route commune dans deux ouvrages explorant objet et forme de la pensée.

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 24 avril 2012 - 864 mots

Héritage ancien et méandreux, issu entre bien d’autres d’un platonisme dévoyé en lieu commun, l’opposition entre l’idée et l’image a la vie dure dans nos cultures occidentales. Les sphères du logos s’élèvent au-dessus de l’illusion de l’image, le fait de discours en impose à l’inarticulé de la représentation graphique.

L’histoire de l’art est traversée de cette dualité, et les vieilles rivalités des muses antiques laissent des traces jusque dans notre modernité. Nous savons pourtant aussi que les chemins de l’idée ne se laissent pas réduire si simplement : un petit album discrètement paru début 2011 aux éditions de la RMN (Réunion des musées nationaux) s’engouffre précisément dans cette brèche. Sous le titre Images de pensée, Marie-Haude Caraës et Nicole Marchand-Zanartu ont réuni une soixantaine d’images choisies précisément par ce qu’elles manifestent un territoire fragile et essentiel, dans lequel nous allons croiser des noms et des personnalités venus de mondes qui n’ont rien de commun. Datés de la fin du XIIIe siècle comme de 2009, pour le plus récent, ces instantanés du travail de la pensée viennent de tous horizons, de l’ingénieur au philosophe, de l’artiste au kabbaliste, de l’écrivain au mathématicien. Associées avec une belle liberté et une réflexion précise, ces images demeurent bien difficiles à étiqueter. Les auteures précisent en préface : « Conçues pour y voir clair, maîtriser le volcan de la pensée, accélérer le raisonnement ou le déranger, les images de pensée sont sans intention esthétique (p. 14) ». En postface, Jean Lauxerois parle, lui, de « sismographies de l’imagination pensante », rendant sa place à la folle du logis, l’imagination, dans le processus de toute pensée, en passant par Kant, Benjamin ou Simondon, mais aussi Leroi-Gourhan. Lauxerois ne liste d’ailleurs pas moins d’une trentaine de formes que la pensée sait utiliser quand elle prend le tour de la raison graphique, dont figure, schéma, croquis, gribouillage, hiéroglyphe, cartographie, arborescence, projection, archétype, vision, paradigme…

Des instantanés de la pensée figurale
Mais rien ne suffit à assigner ce que sont ces planches tant le principe de leur choix relève bien plus d’une attention à des singularités. L’invention graphique, loin bien souvent de la maîtrise des codes de la représentation, correspond ici aux exigences de la nécessité de la pensée. Nous avons à faire au fil des pages à des instantanés de la pensée figurale : qu’il s’agisse pour le réalisateur soviétique Dziga Vertov de situer sa pratique du cinéma dans le contexte de contrainte qui est le sien (1930, p. 58), pour le philosophe Paul Ricœur de  griffonner une figure de géométrie en marge d’un manuscrit (1957, p. 90), pour Joseph Michel de Montgolfier de schématiser le principe de la montgolfière (1784, p. 28), pour Descartes de crayonner des figures « qui [ne] sont tracées que de ma main, c’est-à-dire très mal » pour ses thèses sur la vision (figures reprises par l’éditeur sous forme de gravure ; 1664, p. 25), pour Mendeleïev d’esquisser le tableau des éléments qu’on lui connaît (vers 1869, p. 20), pour Alfred Barr (p. 87) ou Marinetti (p. 70) d’écrire l’histoire de l’art ou pour un écolier de 13 ans de raconter Auschwitz (Thomas Geve, p. 79), pour l’ethnologue Jean Malaurie de figurer des généalogies Inuits (1967, p. 51), pour Jean-Christophe Averty (1974, p. 68) ou pour Fritz Lang (1944 p. 35) d’écrire leurs films, pour Freud de produire un « schéma sexuel » (1895, p. 18) à l’appui de sa recherche sur la mélancolie… Les artistes ont une bonne place au nombre des auteurs : Beuys, Kentridge, Fischli et Weiss, Itten, Hirshhorn, et bien sûr Mark Lombardi qui fit œuvre de ces schémas destinés, écrit-il, à « cartographier l’interaction des forces politiques, sociales et économiques dans les affaires contemporaines » (1994, p. 26). Le volume est d’autant précieux que c’est aujourd’hui bien au-delà de l’art conceptuel, dans nombre de pratiques contemporaines, jusqu’à souvent celles qui utilisent les technologies informatiques, que l’on retrouve la figuration de mind maps et autres principes de mise en relation de références, d’idées, tant il revient à l’art depuis longtemps d’interroger savoir et connaissance.
C’est un processus parallèle, entre réalité plastique et pensée, qui porte le livre de la philosophe Sophie Rébiscoul-Lavine. Le travail, issu de recherches universitaires, s’est donné un objet précis : le tableau, envisagé sous l’angle d’une interrogation savamment construite. Celle-ci prend appui sur le travail plastique et théorique du peintre Pierre Dunoyer (qui exposait, il y a peu à la galerie Farideh Cadot à Paris). Dunoyer a engagé depuis plus de trente ans son travail autour de l’essence du tableau : l’auteur reprend et développe, référant en particulier à la philosophie de Heidegger, une réflexion sur le tableau comme « objet de pensée ». Le parcours est dense, autour de la singularité ontologique attachée au tableau, comme a priori partagée du modernisme qui habite, à côté de l’œuvre de Dunoyer, celle par exemple de Ad Reinhardt.

Nicole Marchand-Zanartu et Marie-Haude Caraës, postface de Jean Lauxerois, Images de pensée, 2011, Paris, RMN, 128 p., 29 euros, ISBN 9782711858040

Sophie RébisCoul-Lavine, Introduction à la question du tableau comme objet de pensée : Pierre Dunoyer et Martin Heidegger, 2010, Saint Maurice, atelier d’édition DA Ti M’BETI, 168 p., 33 euros, ISBN 9782916005041

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°368 du 27 avril 2012, avec le titre suivant : Voir penser et penser voir

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