Dimanche 20 septembre 2020

Collectif

Une photographie subjective de la Grèce

Dans un livre original, qui ponctue un voyage d’étudiants des Beaux-Arts de Paris, artistes et intellectuels dessinent une certaine image de la Grèce contemporaine, poétique et hétérogène.

Le « moment grec », comme l’explique dans la préface Pierre-Alexis Dumas, directeur artistique d’Hermès, « était ce moment fondateur dans la formation d’un jeune sculpteur où il découvrait et apprenait la statuaire grecque et romaine ». Entre la fascination pour ce qui constitue nos canons esthétiques et l’appréhension de la matière fondamentale, ce « moment grec » était souvent révélateur de la trajectoire à venir pour la carrière d’un artiste contemporain. « Au cœur d’une crise sans précédent pour une Europe naissante et toujours en construction, ce moment grec prend un tout autre sens pour des jeunes artistes », ajoute Pierre-Alexis Dumas.

L’idée du livre est ainsi d’offrir un « moment grec » non plus en référence à l’Antiquité mais à la Grèce contemporaine, ravagée par la crise économique et passée au centre de l’attention médiatique mondiale, attirée par la déréliction de la plus vieille des démocraties. Emmanuel Saulnier, artiste et professeur aux Beaux-Arts de Paris, décide en 2013 de proposer à sa classe une aventure d’un an entre Paris et Athènes, un voyage au parfum initiatique se concluant par une exposition à Egine à la fin de l’année 2014. Ce voyage d’étude est à la source de ce livre.

Un séjour étiré
Étrange objet éditorial que ce Moment grec. Il n’est pas vraiment un livre d’art, mais associe reproductions photographiques et descriptions minutieuses d’installations. Il n’est pas une compilation d’entretiens, car sa dimension d’objet artistique en soi lui donne une cohérence plus diffuse, moins formatée. Il ne se présente pas non plus comme un essai politique, sociologique ou esthétique, tant les disciplines abordées varient au sein de ses trente-deux chapitres.
Empruntant néanmoins à chacune des formes citées, il fait appel à autant d’univers différents, hétérogènes dans leur forme (et, au passage, inégaux en qualité), qui constituent des « moments », concept-clé du livre.

L’ouvrage accorde une place importante à la définition du terme, comme pour se justifier d’un titre que le lecteur pourrait prendre pour un effet de style. Il n’en est rien. À l’inverse d’un instant décisif en photographie, à rebours d’une analyse méthodique, le « Moment grec » imaginé par Emmanuel Saulnier, directeur du collectif qui signe l’ouvrage, atteint son but : il parvient à donner le sentiment d’un temps moyen, plus long qu’un séjour mais plus court qu’un morceau de vie.

Cette année grecque laisse une impression diffuse, toujours sensible même si pas toujours intelligible. Le « moment grec » d’Emmanuel Saulnier est tout à la fois le voyage des étudiants raconté sous divers angles, le titre de plusieurs conférences données par les intellectuels sollicités en chemin, et enfin l’exposition qui clôt l’aventure.

Récit de voyage et digressions
Ce projet séduira le lecteur sensible à la poésie qui s’en dégage ; il sera considéré comme un fourre-tout par celui qui recherche un propos politique cohérent ou une analyse circonstanciée de la situation en Grèce. L’hétérogénéité est la règle, comme dans une exposition collective où chaque artiste réécrirait l’objectif avant d’accrocher son œuvre. Certains chapitres ont le mérite de proposer un peu de matière factuelle, permettant au lecteur de se repérer : on accompagne les élèves dans leur périple grec, entre tourisme routard et voyage d’observation. D’autres pages sont des digressions assumées, ainsi du passionnant passage sur le cosmos proposé par le physicien Stavros Katsanevas.

Certaines parties sont plus faibles, témoignant d’une analyse sociale superficielle ou d’un déterminisme symbolique un peu forcé : le réflexe étymologique lié au rapport que l’on entretient avec le grec ancien ; le lien systématiquement recherché avec l’Antiquité, même si plusieurs lignes pertinentes montrent aussi la relation ambivalente que le pays entretient avec l’image de son passé, entre dépendance et servitude.

Parmi les auteurs, des noms familiers : Nicolas Bourriaud, qui raconte comme la Biennale d’Athènes, dont il était commissaire invité en 2011, s’est effritée à l’aune de la crise rampante, au fur et à mesure que l’échéance se rapprochait ; Alfred Pacquement, ex-directeur du Musée national d’art moderne de Paris, qui offre un texte court sur l’artiste Takis. Chacun donne sa vision de la Grèce, quitte à ce que le « petit bout de lorgnette » assumé retire à l’ensemble un peu de la puissance que les premières pages laissaient augurer. L’ouvrage reste un moment agréable, pour qui s’intéresse à la Grèce contemporaine et apprécie l’étymologie, notamment celle du mot « crise » : sa polysémie y est parfaitement illustrée.

Greek moment grec

collectif, sous la direction d’Emmanuel Saulnier, Éditions du Regard, 2016, édition bilingue, 368 pages, 350 ill., 28 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°464 du 30 septembre 2016, avec le titre suivant : Une photographie subjective de la Grèce

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