Mardi 10 décembre 2019

Archéologie - Photographie

Trente-cinq millénaires vous contemplent

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 29 janvier 2008 - 616 mots

Un nouvel opus sur l’art préhistorique souligne le lien étroit entre les premières productions esthétiques connues et les différentes formes d’organisations sociales dont elles sont issues

« Le monde des images humaines n’a que trente-cinq millénaires », c’est-à-dire à la fois beaucoupet peu au regard des 1,5 million d’années qui nous séparent de l’Homo erectus. Partant de ce constat factuel – même si les archéologues et les scientifiques débattent aujourd’hui encore sur la possibilité de figurations plus anciennes –, Jean-Paul Demoule, archéologue, professeur et président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), livre aujourd’hui une nouvelle histoire de l’art préhistorique, du paléolithique supérieur à l’âge du fer. L’ouvrage couvre donc une très vaste période, depuis les premières formes d’art par l’Homo sapiens jusqu’aux productions du début de notre ère, et un territoire non moins grand, allant du Proche-Orient aux rives de l’Atlantique. Prenant quelque liberté avec sa discipline, l’archéologue avoue avoir sélectionné les œuvres parfois de manière arbitraire pour élaborer cette nouvelle histoire des images ; une histoire intimement liée à celle des sociétés qui les ont conçues. Déjà auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet, notamment la série consacrée à l’histoire de l’art chez Flammarion, Préhistoire et Antiquité (1997), Jean-Paul Demoule souligne constamment ces rapports étroits « entre société, idéologies et images, entre le rapport à la nature et les relations au surnaturel, entre ce qu’une communauté perçoit d’elle-même et ce qu’elle en donne à voir ». À ces propos font écho les clichés d’Erich Lessing, photographe de l’agence Magnum, qui a su magnifier sur papier glacé des figures millénaires, à l’image de cette stèle en pierre à tête humaine ou de chouette, provenant du Sud algérien, dont la silhouette est ici révélée par le jeu subtil des ombres et de la lumière. Les célèbres bisons peints sur le plafond de la grotte d’Altamira (15 000 ans avant notre ère), les figures complexes de la grotte Chauvet en Ardèche (30 000 ans av. J.-C.) et la Vénus de Willendorf (25 000 ans av. J.-C.) attestent de la naissance de la représentation et de l’évolution psychique de l’homme moderne. « Fabriquer de la représentation suppose un degré d’abstraction supplémentaire », précise Jean-Paul Demoule qui n’hésite pas à évoquer le « stade du miroir » développé par la psychanalyse (le moment où l’enfant découvre son reflet, étape importante de la constitution du moi). Apparues il y a environ 11 000 ans, les premières sociétés agricoles sédentaires bouleversent les productions matérielles et esthétiques. Entre 9 000 et 7 000 ans avant notre ère, une statuaire en chaux modelée sur une ossature de roseaux fait son apparition notamment en Jordanie. Ces figures humaines font souvent référence à la mort dont la représentation est poussée à son paroxysme avec les crânes de défunts surmodelés – une fois débarrassées de sa chair, le crâne du défunt reçoit un visage de plâtre ou de chaux modelé et peint, avec des yeux de coquillages. Coulés vers 4 500 avant notre ère sur les bords de la Mer noire, les plus anciens objets en or connus de l’humanité marquent l’émergence du pouvoir au sein des sociétés européennes et les débuts de l’âge du cuivre. Les âges du bronze et du fer livreront ensuite d’autres figures du pouvoir et des croyances humaines, des œuvres qui conservent aujourd’hui encore un indéniable mystère. « Il restera toujours et heureusement, pour chacun d’entre nous et pour chacune de ces représentations une part d’irréductible, conclut Jean-Paul Demoule. Nous n’approcherons jamais complètement ni le geste créateur de ces artistes anonymes et évanouis ni leurs intentions. »

- Jean-Paul Demoule, Naissance de la figure – L’art du Paléolithique à l’âge du fer, éditions Hazan, Paris, 2007, 45 euros, ISBN 978-2-8502-5993-7.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°274 du 1 février 2008, avec le titre suivant : Trente-cinq millénaires vous contemplent

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