Mercredi 24 octobre 2018

Une nouvelle histoire de la photographie

Toute la photographie prise enfin au sérieux

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994 - 801 mots

La Nouvelle histoire de la photographie publiée par Bordas, sous la direction de Michel Frizot, est plus complète, mieux documentée que celles de Raymond Lecuyer, Beaumont Newhall, Helmut Gernshein, Jean-Claude Lemagny et André Rouillé, pourtant fort appréciées lors de leurs parutions.

Particulièrement volumineuse, elle réhabilite non seulement quelques bons photographes, mais elle considère la photographie dans toute sa diversité – en tant qu’art, moyen de communication, aide-mémoire, faire-valoir commercial – et prend en compte toutes les pratiques photographiques, même les plus déconsidérées par les historiens de l’art, comme la photo de famille.

Inventée par Niepce et Daguerre, puis offerte au monde par la France en 1839, la photographie n’a jamais été produite de façon uniforme. Elle a toujours été faite par des opérateurs aux origines, aux connaissances, aux ambitions très diverses. L’un des intérêts majeurs de cette NHP est d’établir clairement que l’histoire du médium doit autant aux progrès techniques réalisés pendant un siècle et demi qu’aux mouvements artistiques développés, tels la nouvelle vision dans les années 20 ou la nouvelle subjectivité dans les années 50.

Elle démontre également que les commanditaires des photographes – par exemple ceux de la Mission héliographique en 1851 ou les grands patrons de la presse illustrée de l’entre-deux-guerres – ont exercé une influence déterminante, comme l’ont fait plus récemment les institutions chargées de valoriser l’image fixe.

Un tel travail de recherche, de compilation et de réflexion ne pouvait être effectué que par une équipe. Michel Frizot a fait appel à vingt-huit spécialistes, des Anglais Anne Hammond et Mike Weaver aux Américains Shelley Rice et Fred Ritchin, des Allemands Andreas Haus et Hubertus Von Amelunxen aux Français Françoise Heilbrun, Jean-Claude Gautrand et au Japonais Chihiro Minato.

Le livre est composé de quarante et un chapitres qui portent sur une technique, comme le daguerréotype ou la stéréoscopie, sur un mouvement esthétique, comme le pictorialisme, sur une pratique sociale, comme le portrait de société, sur un photographe comme Atget – le seul à avoir cet honneur – ou sur un pays, le Japon.

Dans ces chapitres s’insèrent des encadrés qui complètent et affinent l’étude générale en valorisant ici une exposition d’importance historique – The Family of Man, MoMA, 1955 –, là une publication – Camera Work, la revue d’Alfred Stieglitz – ou un vrai créateur – A. Kertész, B. Brandt. Enfin, à intervalles réguliers, des portfolios illustrent un type d’image, un procédé (autochromes, lumière artificielle) ou résument quelques travaux remarquables (l’Ouest américain, l’Esprit tchèque, Pittsburg par Eugène Smith). Les textes sont complétés par une importante bibliographie et un index, indispensable pour ce genre d’ouvrage de référence.

L’iconographie est considérable – 1 051 reproductions ; elle illustre efficacement des études aussi argumentées qu’accessibles, à l’exception des trois chapitres qui tentent de couvrir l’époque contemporaine, la moins bien considérée. Dans ces trois chapitres, textes et images sont déconnectés. Cette absence de lien confirme que les diverses pratiques photographiques et les mouvements de la fin de ce siècle ne sont pas étudiés avec la même pertinence et la même richesse de point de vue que les autres.

Il n’empêche que cette NHP enrichit incontestablement notre savoir : d’une part le champ d’investigation des historiens choisis y est très large, d’autre part la connaissance actuelle du médium, plus complète et précise qu’elle ne l’a jamais été, y est judicieusement structurée, sans perdre de vue les principaux jalons d’une histoire perturbée par la mixité des genres. Une conséquence parmi d’autres : ce volume est très lourd, il doit être posé pour être lu. Bordas aurait dû le publier en deux ou trois fascicules, d’autant qu’il est vendu dans un coffret protecteur.

Michel Frizot ne pouvait se contenter de réduire l’histoire aux grands maîtres et à leurs chefs-d’œuvre. Il a veillé à ce que soient prises en compte toutes les relations d’ordre scientifique, économique, social, politique, prêtant plus d’attention à l’environnement du photographe, à sa place dans la société, qu’à sa personnalité et à ses problèmes individuels de nature philosophique, morale, sentimentale ou sexuelle.

C’est certainement la principale caractéristique de ce considérable travail collectif : il privilégie les transformations successives du dispositif photographique, l’évolution du statut de photographe, celle de l’utilisation et de la diffusion du médium – du livre au musée –, celle des sphères et forces d’influence, plutôt que les biographies, les défis et les obsessions des auteurs. Exagérons : les caractéristiques du cliché-verre passent avant les caractéristiques de Diane Arbus qui font d’elle une figure essentielle.

Publié avec un important concours du Centre national du livre, cet ouvrage est certainement l’un des plus utiles qui soit pour les passionnés de photographie et pour tous ceux qui ne réduisent pas l’art à la seule peinture.

Nouvelle histoire de la photographie, Bordas, 776 pages, 1 051 ill., 960 F jusqu’au 30 novembre ; 1 200 F ensuite. Mise en vente le 10 octobre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : Toute la photographie prise enfin au sérieux

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