Splendeur et misères des 'petits' éditeurs

Les sources de l’histoire de l’art

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 12 février 2010

Les mutations économiques et technologiques de l’édition affectent ceux que l’on appelle, d’un terme impropre, les \" petits \" éditeurs. Publier un essai historique ou théorique demande plus que jamais imagination et abnégation.

La crise du livre d’art traditionnel, sa transformation en simple produit de communication, l’émergence de nouveaux supports ont de plus en plus fortement tendance à reléguer l’histoire et la théorie de l’art dans les marges des catalogues des grands éditeurs. La dictature de l’événement, qui conditionne désormais de part en part l’économie du livre, ne favorise évidemment pas ces entreprises de longue haleine, qui sont, à quelques exceptions près, le fait des petits éditeurs.

Il ne s’agit certainement pas pour eux de faire des "coups", mais d’élaborer un catalogue cohérent qui puisse combler les manques d’une discipline encore négligée. L’histoire de l’art a longtemps souffert en France d’un complexe de supériorité, qui a fait ignorer les auteurs étrangers, en particulier allemands et anglo-saxons, parfois jusqu’à frapper d’obsolescence certaines recher­ches françaises. Le premier souci de Gérard Monfort, dans les années soixante-dix, fut de mettre à la disposition du public spécialisé, qui répugnait souvent à lire les textes originaux, les travaux essentiels d’Anthony Blunt, Max Friedländer, Otto Pacht, Roberto Longhi ou Heinrich Wölfflin parmi d’autres. Les éditions Macula se sont données un but comparable en publiant des textes essentiels d’Alberti (scandleusement ignoré) ou de Charles Perrault, mais aussi de Clément Greenberg et Rosalind Krauss, ou encore de Georges Didi-Huberman, qui a livré récemment une étude très érudite sur la revue Documents de Georges Bataille.

L’alternative
C’est aussi, à quelques nuances près, le projet de Jacqueline Chambon (avec la collection Rayon Art dirigée par Yves Michaud), des éditions Arthéna, Séguier, Art Édition à Villeurbanne ou de l’Échoppe. À côté de la Bibliothèque illustrée des Histoires chez Gallimard, des collections Art, Histoire, Société et Idées et Recherches chez Flammarion, de la collection Esthétique chez Klincksieck ou encore 35/37 chez Hazan, ces éditeurs constituent une avant-garde et une alternative indispensables dans le paysage éditorial : sans eux le secteur serait moribond. Libres des contraintes de rentabilité comme du souci suspect et lénifiant de "lisibilité", eux seuls permettent – par les thèmes abordés et les perspectives critiques – que l’art ne soit pas abandonné à des considérations institutionnelles et médiatiques dont on constate chaque jour les progrès désastreux. Il s’agit moins pour eux d’un métier (Patrice Cotensin, des éditions de l’Échoppe, y consacre ses loisirs) que d’une passion impérieuse, et ils décrivent volontiers en termes militants leur activité comme un combat contre l’ignorance. Fréquemment historiens ou théoriciens eux-mêmes, ils sont engagés dans un rapport personnel et très étroit avec l’ensemble des questions soulevées par la diffusion des idées et des savoirs.

Même en restreignant jusqu’à leur seule personne le nombre des collaborateurs, en bénéficiant de concours bénévoles ou de subventions, en renonçant à tirer un quelconque profit, les coûts de production restent élevés. Il leur est ainsi impossible d’envisager une traduction sans l’appoint d’une subvention de la Délégation aux Arts plastiques (DAP) ou du Centre national des Lettres. Ce dernier a, selon une procédure aussi inédite que singulière, publié une liste de textes étrangers pour favoriser leur publication en France. Pour réduire autant que possible les coûts, quelques-uns ont choisi de s’auto-diffuser, en partant du constat que seuls 100 à 150 libraires sont susceptibles de s’intéresser à ce genre d’ouvrages.

Un public captif mais insaisissable
Ils évoquent avec des mots plus ou moins sévères leur public, encore trop restreint si l’on considère le développement de l’enseignement artistique à l’université, et la fréquentation exponentielle des musées. Public en principe captif mais insaisissable, trop peu curieux, voire paresseux, et privilégiant toujours les ouvrages didactiques, dont la valeur d’usage est patente. Rien d’étonnant donc à ce que leur production reste relativement modeste. À raison de cinq ou neuf titres par an, ils publient leurs ouvrages à une moyenne de 2 000 exemplaires qui connaissent une rotation très lente. Ce qui, compte tenu des évolutions de la librairie, constitue une difficulté supplémentaire.

S’ils rappellent quelques exceptions qui font figure de best-sellers (Qu’est-ce que la sculpture ? de Wittkower, paru l’an passé aux éditions Macula, s’est déjà vendu à plus de 3 000 exemplaires), ils mettent en cause le peu d’intérêt de la presse dans son ensemble, et plus encore le fléau du photocopillage qui, aux yeux de certains, a totalement paralysé la publication d’écrits sur l’architecture. Les effets de cette activité ne sont pas spectaculaires, ils restent malaisément descriptibles et encore moins mesurables. Mais, souligne Patrice Cotensin, un livre est doué d’une vie qui lui est propre. Quand bien même il se vend mal, il peut réveiller l’intérêt d’un conservateur pour un artiste, susciter de nouvelles études. La modestie n’est pas un handicap : elle cache au contraire de grandes ambitions et des exigences salutaires.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°23 du 1 mars 1996, avec le titre suivant : Splendeur et misères des 'petits' éditeurs

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