L’hyper-lecture en v.f.

Le Journal des Arts

Le 27 septembre 2002

Compilé par les critiques Annick Bureaud et Nathalie Magnan, le recueil Connexions art réseaux médias regroupe une cinquantaine de textes sur « l’art de la communication ». Jusque-là non disponibles en français, ces essais et manifestes témoignent autant de pratiques artistiques émergentes qu’ils aident à saisir et articuler un contexte numérique et tertiaire.

Conclure un ouvrage par une citation du Livre de sable de Borges revient évidemment à s’interdire toute fin et tout commencement. L’objectif de ce recueil de textes compilés par Annick Bureaud et Nathalie Magnan est bien là : fournir une base et quelques éléments de prospection pour comprendre et situer le “Net art” ou “art de la communication”, un domaine aussi neuf qu’obsolète, car en partie indexé sur l’évolution technologique. Parties du constat d’une indigence de textes disponibles en français sur le sujet, elles ont composé un recueil fragmentaire mais indispensable à une appréhension éclairée de ce domaine. Apparues dans les années 1970, ces interventions, qui détournent ou se nourrissent de la structure réticulaire des médias, n’ont eu de cesse de répondre et de commenter davantage notre époque résolument connexionniste et marchande. Avec “L’art sur Internet : remix rudimentaire” (1998), ensemble de propos recueillis auprès de différents artistes par Tilman Baumgaertel, ou “Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes du Net ?” (1999), de Steve Dietz, le “Net art” occupe une place première dans les textes choisis, mais est loin de constituer le seul point de réflexion de l’ensemble. Les thèses de Roy Ascott sur la télématique trouvent leurs amorces dans le Grand Verre de Duchamp, la métaphore des flux et des connexions chez Jackson Pollock et les peintures rituelles des Indiens Navajo. Positive, l’interactivité produit alors les conditions d’une conscience collective. “La culture télématique signifie ceci : nous ne pensons, nous ne voyons, nous ne ressentons pas de manière isolée, la créativité est partagée, la notion d’auteur est distribuée, mais cela se fait sans que soient niés l’authenticité ou le pouvoir de la création personnelle de l’individu, comme certains modèles plutôt brutaux de collectivité peuvent l’avoir fait dans le passé”, écrit Roy Ascott en 1990 dans “Y a-t-il de l’amour dans l’étreinte télématique ? ”. Le basculement de l’analogique au numérique n’est pourtant pas toujours la promesse d’un monde meilleur. Il accompagne aussi le passage d’une société de l’enfermement à une société de contrôle (Gilles Deleuze, “Post-scriptum sur les sociétés de contrôle”, 1990).

Plus que la critique d’un art qui serait “spécifique”, accroché corps et âme à un médium, le présent ouvrage invite donc, à travers une cinquantaine de textes, à une réflexion sur le contexte et la réception des œuvres d’art aujourd’hui, dans un village, certes global, mais fracturé de toutes parts. Ainsi la “modernité électronique recyclée” indienne décrite par Ravi Sundaram invite-t-elle à repenser les possibilités et les forces d’un marché parallèle, populaire et illégal, tandis que le logiciel libre devient un exemple pratique d’une nouvelle écriture collective (Florian Cramer, “Des logiciels libres comme texte collectif”, 2000), mais aussi d’un système inédit de production et de distribution où le copyleft s’oppose au copyright. Dans ce contexte, une des analyses les plus intéressantes est celle développée par Lev Manovich dans “La logique de la sélection” (2001). L’universitaire fait rimer sélection et création :”Le processus de la fabrication de l’art a finalement rattrapé les Temps modernes. Il est maintenant synchrone avec l’ensemble de la société où tout, depuis le simple objet jusqu’à l’identité des gens, n’est qu’assemblage de parties préfabriquées.”

- Collectif (sous la direction d’Annick Bureaud et Nathalie Magnan), Connexions art réseaux média, Paris, éditions École nationale supérieure des beaux-arts, 646 p., 45 euros. ISBN 2-84056-101-8.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°155 du 27 septembre 2002, avec le titre suivant : L’hyper-lecture en v.f.

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