Vendredi 23 février 2018

Le patrimoine avant l’heure

Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2008

Comme les œuvres et les monuments qui le constituent, le patrimoine a une histoire qu’esquissent Les Archipels du passé. Il apparaît dans cet ouvrage que les comportements patrimoniaux sont rarement étrangers à une visée politique, voire économique.

La Révolution française n’a pas inventé la notion de patrimoine, et l’Histoire est riche en attitudes, en usages caractéristiques d’un sentiment patrimonial qui ne dit pas son nom. Pour Jean-Michel Leniaud, on a trop insisté sur l’œuvre révolutionnaire et surtout sur celle du XIXe siècle, ancrant “artificiellement dans les phénomènes des nationalités et des nationalismes un comportement face aux choses du passé qui ne leur doit guère”. Est ainsi légitimée l’instrumentalisation du patrimoine par l’État au nom de la construction de l’unité nationale. L’histoire du patrimoine, telle que l’envisage l’auteur des Archipels du passé, reste évidemment lacunaire, et s’apparente plus à un collage, du moins pour les périodes antérieures à la fin du XVIIIe siècle. À Rome par exemple, la loi protégeait les “ornements” de la cité et interdisait à un propriétaire de léguer séparément une demeure et son décor à caractère immobilier. Plus tard, au Moyen Âge, les principes d’incessibilité se développent au sein des institutions ecclésiastiques puis de la Couronne. En cherchant à s’inscrire dans une généalogie et à légitimer leur pouvoir, les souverains se sont attachés à préserver tout ce qui les rattachaient à leur passé. “Reims, Saint-Denis et [la] Sainte-Chapelle, ces monuments avec leurs trésors d’objets insignes et de reliques insèrent la monarchie française dans un complexe réseau de mémoire”, note Jean-Michel Leniaud.

À partir de la Révolution, l’ouvrage suit un développement plus linéaire (quoique obscurci par de longs développements), décrivant l’affirmation par l’État de sa mainmise sur la conservation du patrimoine. Il souligne à juste titre l’importance du service des Monuments historiques, créé par la Monarchie de Juillet, dans l’“uniformisation progressive” du parc immobilier. Premièrement, ce service décide au niveau central du caractère historique du monument, par le biais du classement ; deuxièmement, il le conforme à un type architectural par la restauration. L’élargissement du champ patrimonial depuis les années 1970 a contribué à desserrer cet étau, en permettant à la population de se réapproprier son patrimoine.

Toutefois, Jean-Michel Leniaud ne limite pas son propos à une histoire institutionnelle et montre l’enracinement d’un sentiment patrimonial chez les écrivains, notamment romantiques, les artistes et les voyageurs. Le développement du tourisme, dans le sillage de ces voyageurs, donne naissance à un nouveau type d’instrumentalisation, économique cette fois. Dès la fin de la Grande Guerre apparaissent les prémices du consumérisme culturel, tel qu’on le connaît aujourd’hui. Mais, ce n’est pas tant l’exploitation économique du patrimoine qui choque l’auteur que le “discours qui accompagne ce type d’activités et les objectifs qu’elles poursuivent”. D’autant plus que derrière cette dérive s’en cache une autre, “progressiste”, en vertu de laquelle “le patrimoine n’a plus le droit de rester ce qu’il est devenu”.

- Jean-Michel Leniaud, Les Archipels du passé. Le patrimoine et son histoire, éd. Fayard, 2002, 360 p., 20 euros. ISBN 2-213-61167-X.

- Parallèlement, la revue Livraisons d’histoire de l’architecture consacre son n° 3 (168 p., 20 euros) à l’histoire du patrimoine.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°152 du 28 juin 2002, avec le titre suivant : Le patrimoine avant l’heure

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