Vendredi 23 février 2018

La caravane du Tour

Les voyageurs du XVIIIe siècle en route vers l’Italie

Le Journal des Arts

Le 15 février 2008

De la fin du XVIIe au XIXe siècle, le Grand Tour jette sur les routes d’Europe quantité de jeunes gens désireux de parfaire leur éducation. Les peintres, à l’instar de Thomas Jones (1742-1803) dont les Mémoires sont traduits en français, ne furent pas les derniers à trouver le chemin de l’Italie. En contrepoint, une étude d’Attilio Brilli offre une synthèse sur les aspects à la fois intellectuels, sociologiques et matériels du Grand Tour.

Parmi les “Paysages d’Italie” exposés au Grand Palais, les visiteurs n’ont pu manquer les œuvres de Thomas Jones, ce peintre gallois du siècle des Lumières, dont le sens pour le moins original du cadrage apparaît immédiatement familier à l’œil contemporain, nourri de photographies. Opportunément sont traduits en français ses Mémoires, alternant brèves énumérations de faits et récits de rencontres ou de péripéties dont le souvenir se révèle plus vif. Car, si le récit commence par son éducation au pays de Galles et sa formation à Londres, le voyage à Rome et à Naples constitue l’épisode essentiel et fondateur de sa vie de peintre. Pressé de rejoindre l’Urbs, véritable terre promise, Jones ne s’attarde guère à Turin, Milan ou Florence, qui ne suscitent qu’un intérêt poli. À Rome, il prend le temps de découvrir les environs avant de se mettre à l’ouvrage, et sa découverte du paysage italien semble conditionnée par l’enseignement reçu en Angleterre. En parcourant “cette belle contrée pittoresque pour la première fois”, “il me semblait avoir vécu chaque scène en rêve. Je me croyais sur une terre enchantée. En fait, j’avais copié tellement d’études que mon maître Richard Wilson, ce grand homme, avait exécutées en Italie, que ce soit ici ou dans d’autres régions, qu’insensiblement je m’étais familiarisé avec ces paysages italiens, j’étais devenu amoureux des formes italiennes et je suppose que ces plaisirs que je ressentais étaient inconnus de mes compagnons”. C’est bien en peintre qu’il regarde la nature. Ne note-t-il pas à Tivoli, qu’“il manque ici de grands arbres pour faire de l’ombre et pour orner le premier plan ?” À Naples, Jones semble plus sensible à l’éruption du Vésuve qu’à la découverte de Pompéi et Herculanum, dont la visite fait l’objet d’une simple mention.

L’intérêt de ses notations sur le travail du peintre, sur son environnement social, artistique et intellectuel, n’occulte pas la saveur d’anecdotes pittoresques, et de réflexions souvent acerbes sur les diverses nationalités rencontrées au cours de son périple. Ainsi, “les Français se démarquent autant en Italie qu’en Angleterre, et sont, je pense, aussi différents du reste de l’humanité que les Chinois”. Les mœurs artistiques prêtées aux Français donnent lieu à une description piquante de sa rencontre avec le peintre Volaire, “qui s’attendait à ce que je suive la coutume de ses compatriotes et me répande en expressions extatiques d’admiration et de stupéfaction devant ses talents”. Cela n’empêche pas la lucidité sur les sujets de Sa Majesté, pour lesquels “voir les curiosités de Rome et de ses environs est une corvée qu’ils doivent accomplir, mais plus vite c’est fait, mieux ils se portent”.

Un voyage plein de péripéties
Ces “touristes”, on les retrouve dans Quand voyager était un art, publié également par Gérard Monfort. À l’instar de Thomas Jones, nombre d’entre eux ont éprouvé le besoin de coucher par écrit les souvenirs de leur périple, donnant naissance à un véritable genre en soi, avec ses maîtres : Addison et Defoe au début du XVIIIe siècle, puis Sterne et son Voyage sentimental, et, plus tard, Ruskin. Ce genre comprend ses règles et ses passages obligés : inconfort et monotonie, vols et agressions, draps humides et vin mauvais... L’étude de cette abondante littérature indique, avec beaucoup de précision, les conditions matérielles d’un tel voyage, mais elle permet aussi à Attilio Brilli de mettre en évidence les “postulats philosophiques” du Grand Tour, considéré comme le “couronnement d’une bonne éducation”. À travers tous ces récits, il lui apparaît que “le voyageur réfléchit non pas le monde tel qu’il est, mais la sélection naturelle qu’il y apporte”. Dans ces conditions, le touriste “ne peut que privilégier la belle nature, les aspects plaisants et récurrents – une aménité qui naît donc de la perception d’un air familier dans des contextes étrangers – des choses existantes, en négligeant celles qui sont désagréables et trop particulières”. Retrouver le même sous l’infinie diversité du réel.

- Thomas Jones, Journal de voyage à Rome et à Naples 1776-1783, Gérard Monfort éditeur, 2001, 280 p., 120 F. ISBN 2-85226-540-0.
- Attilio Brilli, Quand voyager était un art, le roman du Grand Tour, Gérard Monfort éditeur, 2001, 160 p., 132 F. ISBN 2-85226-534-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°128 du 25 mai 2001, avec le titre suivant : La caravane du Tour

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