Mercredi 19 décembre 2018

Monographie

Jim Dine, graveur photographe

Le Journal des Arts

Le 19 décembre 2003 - 577 mots

Peintre, Jim Dine s’est découvert tardivement une passion pour la photographie qui ne doit rien à la mode.

Jim Dine publie le catalogue raisonné de ses photographies, The Photographs, so far, alors que sa première œuvre répertoriée en ce domaine ne date que de 1996. Forfanterie de la part d’un peintre associé au pop art et à la peinture de l’objet domestique depuis les années 1960 ? Au contraire, prise de conscience de celui qui dit être un « homme neuf » depuis qu’il utilise le médium photographique. En fait, ce qu’il découvre à Berlin en 1995, à l’âge de 60 ans, n’est pas la photographie puisqu’il fut un ami de Lee Friedlander et de Diane Arbus, mais les subtilités de la photogravure – de l’héliogravure en particulier – autrement dit la possibilité de retravailler les tons photographiques par la gravure, dont il est déjà un familier (notamment à travers la lithographie). Mais le passage par l’image photographique et la prise de vue avec un appareil le déconnecte du labeur habituel de la surface comme reprise inlassable du motif, ajout de couches de peinture, corrections, bref, élaboration de la toile dans la durée. Jim Dine doit donc s’inventer une iconographie qui se construit peu à peu autour d’un répertoire limité, « glossaire du vocabulaire sensitif » : le corbeau, le hibou (empaillés), Pinocchio, le crâne, les vases de fleur et quelques bibelots, le miroir, et son visage, apparaissant par effraction dans l’image. La structure simple du début va se complexifiant, par tous les artifices de prise de vue (Light, 1996, ne montre que la lumière d’un briquet devant une représentation de corbeau). Les photographies, très noires et très sombres, semblent des sondages de son « inconscient par des voies indirectes et immédiates » (Jim Dine était entré en psychanalyse). Il en résulte quelque 270 plaques d’héliogravures, produites à Berlin et tirées la plupart du temps à Paris, chez Crommelynck. Travail singulier dans le champ photographique, insolite à force de prégnance des objets. En quelques années, les textes – poèmes de Dine, extraits de son journal –, font leur apparition, tracés sur les murs de ses ateliers. Ils envahissent l’image de certaines impressions jet d’encre, une technique que Dine découvre en même temps que la photographie numérique et qui lui permet de remettre la main à la pâte, de retravailler l’image, superposer, assembler, effacer (« J’adore les gommes. Je ne serais rien si je ne pouvais effacer »). Le format de près de deux mètres, les couleurs fraîches et brillantes de l’encre, la maîtrise précise de tous les effets photographiques et numériques (des lignes purement cathodiques, que l’on perçoit sur l’écran) leur donnent une authenticité d’accumulation temporelle, de souvenirs rassemblés en un instant, qui échappent totalement au standard photographique de l’immédiateté du cliché. Les textes (qui sont par nature presque antinomiques au langage photographique) forment encore la matière principale des tirages chromogènes (une autre technique, de tirage couleur cette fois) à partir de 2001. Encore des photographies-peintures à la limite des deux champs, car ce qui est photographié est comme repris, effacé, remémoré. Un tel catalogue (qui contient aussi les tirages argentiques) fait œuvre en soi. Jim Dine est mieux que photographe ; il montre ce que peut être la photographie lorsqu’elle sort de l’étroite perception dans laquelle la maintiennent l’histoire et la profession.

Jim Dine, Stéphanie Wiles, The Photographs, So Far, catalogue raisonné de l’œuvre photographique, 4 volumes, Steidl/Maison européenne de photographie, Göttingen/Paris, 2003, 150 euros. ISBN 3-88243-905-X.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°183 du 19 décembre 2003, avec le titre suivant : Jim Dine, graveur photographe

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