Mardi 29 septembre 2020

Livre

Georges Didi-Huberman, Philosophe et historien de l’art

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 13 septembre 2016 - 1568 mots

La liberté et la transdisciplinarité qui caractérisent la pensée du philosophe se sont imposées par l’écriture, trouvant un écho bien au-delà de nos frontières.

Chaque livre de Georges Didi-Huberman est une étape vers le suivant. L’exposition « Soulèvements », qui sera inaugurée en octobre au Jeu de Paume,  suit la même règle. Le philosope et historien de l’art l’annonce : « “Soulèvements” est la suite de “Atlas : comment remonter le monde ?” présenté à Madrid au Museo Reina Sofia, il y a cinq ans ». Les deux catalogues ont le même format, la même toile grise, seul diffère le profil des contributeurs de « Soulèvements », assemblée exclusive de philosophes politiques. Avec cette exposition, Georges Didi-Huberman a investi un sujet pour lequel il avoue se sentir trop jeune. « Depuis deux ans, je me suis fait une éducation de philosophie politique que je n’avais absolument pas ». En témoigne chez lui une des bibliothèques du couloir de son appartement parisien totalement remaniée dans sa composition.

Le motif politique pourtant est présent depuis le début dans ses écrits, dès sa thèse L’invention de l’hystérie, Charcot et l’Iconographie photographique de la Salpêtrière, critique politique des pratiques de l’hôpital, construite dans la veine de ses lectures de Michel Foucault. Il le reconnaît. « Il s’est transmis dans la critique que j’ai développée souvent vis-à-vis de l’institution de l’histoire de l’art, précise-t-il. C’est la raison pour laquelle j’ai eu beaucoup de problèmes, y compris au sein de l’École des hautes études sociales, où j’enseigne et que j’adore. Ces problèmes n’ont rien de personnel. Ils sont liés à une histoire intellectuelle, celle du destin en France de la philosophie et de la psychanalyse dans les sciences humaines. » Très tôt, dans sa manière d’aborder les sujets et de les traiter, l’historien de l’art et le philosophe nourri de littérature, de poésie et de psychanalyse, y a été confronté. À commencer lorsqu’il choisit pour premier sujet de thèse les expressions des émotions chez Goya que refusa Hubert Damisch et qu’il dû remplacer par un sujet équivalent à la question du pathos avec les photographies d’hystériques de l’hôpital de la Salpêtrière.

Remonter aux raisons de la publication de son premier livre aux Éditions de Minuit, La Peinture Incarnée, renvoie au même type de rejet, là collégial, par ceux-là mêmes qui comptaient alors pour lui : Hubert Damisch, Louis Marin, Rosalind Krauss et Jean Clay directeur des éditions Macula, éditeur de L’invention de l’hystérie. Si Georges Didi-Huberman n’a pas brûlé le manuscrit comme le lui avait demandé Hubert Damisch, il l’a envoyé par la Poste à Jérôme Lindon sur les conseils du psychanalyste Pierre Fédida. À 32 ans, Georges Didi-Huberman était publié aux Éditions de Minuit, rejoignant ainsi son panthéon personnel références : Georges Bataille, Maurice Blanchot, Jacques Derrida, Gille Deleuze, Claude Simon et surtout Samuel Beckett, l’écrivain avec lequel « on apprend à penser », dit-il, et dont son fils porte le prénom.

Se construire dans la tourmente
Depuis trente et un ans, les Éditions de Minuit publient Georges Didi-Huberman. Si par trois fois ses pairs ont refusé de l’accréditer, l’entravant dans une carrière universitaire de professeur, pas une seule fois Jérôme Lindon, ni aujourd’hui sa fille Irène, ne lui ont refusé un manuscrit. Les moments difficiles dans la vie de Didi-Huberman furent porteurs  de liberté autant que de déclics déterminants – comme l’ont été l’entrée chez Minuit, le voyage en Italie, la lecture d’Aby Warburg et la polémique suscitée par son texte pour l’exposition « Mémoire des Camps, Photographie des camps de concentration » de Clément Chéroux à l’hôtel de Sully. Un renversement là, à double détentes. Ce sont les violentes réactions à son texte, en particulier de Claude Lanzmann et de Gérard Wajcman, qui l’ont conduit à écrire Images malgré tout. Dans la bibliographie de l’historien de l’art et philosophe, ce livre énonce nombre de réflexions sur « l’image comme acte et comme processus, et non comme simple objet », mais donne aussi les clés de l’histoire familiale de sa mère dont il ne savait rien.

Il lui en a fallu de la volonté pour affronter les quatre images prises à Auschwitz en août 1944 par les membres du Sonderkommando, prisonniers juifs affectés aux crématoires. « Il fallut l’insistance de Clément Chéroux », mentionne-t-il. Rien n’en transparaît toutefois dans Images malgré tout : « rien qui pourrait indiquer que je suis juif, à part mon nom peut être », insiste-t-il. Son nom, Didi-Huberman, que Claude Lanzman pourtant lors de la polémique a réduit systématiquement à Didi, « omettant » de son patronyme la filiation juive polonaise de sa mère. Une omission reçue comme un coup de poing par celui qui, à la mort de sa mère en 1968, se jura de signer ses textes « Georges Didi-Huberman » s’il devait un jour écrire.

S’engager par l’écriture
« Écrire est une action », rappelle-t-il. Une action qui lui permet de déchiffrer, d’interroger le monde passé et présent, de croiser des savoirs et de transmettre. Texte après texte, il s’est construit « sous forme de système hélicoïdal » comme le fait remarquer l’artiste et écrivain Pascal Convert, « une pensée organique continuellement dans la transdisciplinarité, affranchie des dogmes, des écoles et des courants », libre dans sa constitution et ses fréquentations.

Avec Aby Warburg, Georges Didi-Huberman découvre « l’école de la liberté », où l’intelligible ne s’oppose pas au sensible. Images Malgré tout, le fait basculer dans une notoriété grandissante, multipliant les voyages, les conférences et les traductions de ses livres – surtout en Allemagne, le pays avec le Brésil où sa pensée est accueillie le plus favorablement. L’Allemagne lui a d’ailleurs décerné en 2015 le prestigieux Prix Théodore W. Adorno, récompensant des contributions exceptionnelles dans le domaine de la philosophie, de la musique, du théâtre et du cinéma. On sourit en découvrant les deux autres Français qui l’ont précédé, Pierre Boulez et Jacques Derrida, tout aussi mal reconnus en leur temps par les institutions françaises.

À cet égard « Soulèvements » se distingue : répondant à l’invitation faite par Marta Gili il y a deux ans de penser à un sujet pour ce lieu, il proposa d’aborder le sujet des soulèvements au travers de l’analyse des différentes formes de leurs représentations. Son écoute a tranché avec le peu d’intérêt manifesté quelques années plus tôt par le Centre Pompidou pour « Atlas », que finalement l’historien de l’art à monté au Museo Reina Sofia, après avoir essuyé d’autres refus à Paris. « Dans notre contexte social, les musées ne doivent pas se désengager de l’actualité », estime Marta Gili. Avec « Soulèvements », Georges Didi-Huberman le fait à sa manière, avec une approche dialectique, comme dans son dernier livre paru aux Éditions de Minuit, Peuples en larmes, peuples en armes, sixième et dernier tome du cycle baptisé L’œil de l’histoire. Il n’appartient pas à cette famille d’intellectuels qui fréquentent les plateaux télé, les tribunes des journaux, signent des pétitions et ont un avis sur tout. Exceptés Écorces (récit photo de sa déambulation à Auschwitz-Birkenau en juin 2011) et Sortir du noir (lettre adressée à László Nemes après avoir vu son film Le fils de Saul), ses textes écrits sous l’impulsion et publiés sont rares, bien que les lettres envoyées à des artistes vivants forment depuis quelque temps un procédé littéraire qu’il affectionne.

Sa critique virulente dans Libération sur la série documentaire de France 2 Apocalypse, en 2009, a été une exception comme l’est l’article Où va donc la colère ? paru dans le Monde Diplomatique en mai 2016, « un morceau d’un futur livre », précise-t-il, à inscrire dans la continuité de textes qu’il continue à rédiger autour de ce thème des soulèvements.

La transmission, un acte fondamental
II y a toujours eu beaucoup d’humilité dans sa démarche d’auteur et d’enseignant, beaucoup de fluidité, de limpidité dans son écriture également. Décrypter l’attention qu’il porte à la langue conduirait à aborder plus précisément son rapport au texte, à la langue orale. Dans sa formation d’origine, l’historien de l’art, frère de la comédienne Evelyne Didi, a été un court temps dramaturge au Théâtre national de Strasbourg, l’un des trois dramaturges plus précisément des Dernières nouvelles de la peste de Bernard Chartreux.

Georges Didi-Huberman a toujours, d’autre part, beaucoup prêté attention à sortir des cadres de l’enseignement supérieur pour intervenir ailleurs, au sein entre autres de l’association Artistes & Associés créée en 2000 avec Pascal Convert. « La question de la transmission est essentielle chez lui, comme celle de la traduction », souligne le photographe Arno Gisinger, co-commissaire avec Georges Didi-Huberman de l’exposition « Nouvelles histoires de fantômes », version courte d’Atlas exposée au Fresnoy, à Tourcoing, puis au Palais de Tokyo à Paris. « Comme est fondamentale la douceur de sa voix ». Cette douceur dont Georges Didi-Huberman dit, « y tenir beaucoup. C’est même une technique, une méthode, une éthique. Je suis plus violent que ma voix le laisse supposer. Pas mal de gens se sont sentis agressés par ce que j’écrivais. » Et l’auteur de « Soulèvements » de rappeler celle très douce de Pasolini alors qu’il agressait avec sa plume. « La douceur peut être le véhicule d’une puissance. » On peut aussi l’interpréter comme le contre-pouvoir à toutes formes d’autorité ou de violence. Dans « Soulèvements », puissance et pouvoir sont régulièrement différenciés. Et le peuple, si cher à son cœur, toujours mis à l’avant-scène des bouleversements du monde.

Georges Didi-Huberman en dates

1953: Naissance à Saint-Étienne
1982: Invention de l’hystérie, Éd. Macula
1985: La peinture incarnée, Éd. de Minuit
1986-1987: Pensionnaire à la Villa Médicis
1997: Exposition « L’Empreinte » au Centre Pompidou
2003: Images Malgré tout, Éd. De Minuit
2010-2011: « Atlas, Comment va le monde ? » au Museo Reina Sofia à Madrid
2015: Prix Theodore W. Adorno
2016: Peuples en larmes, Peuples en armes, Éd. de Minuit
2016-2017: « Soulèvements » au Jeu de Paume

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°463 du 16 septembre 2016, avec le titre suivant : Georges Didi-Huberman, Philosophe et historien de l’art

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