Samedi 22 février 2020

Fra Angelico sous l’œil de Dieu

Le Journal des Arts

Le 9 décembre 2015 - 737 mots

L’ouvrage, exégèse parfois complexe, replace l’œuvre du moine peintre dans une perspective théologique.

Pour apprécier la nouvelle monographie parue aux éditions de l’Imprimerie nationale en collaboration avec Actes Sud et consacrée à Fra Angelico, mieux vaut avoir une Bible à disposition : les œuvres du peintre y sont passées au crible des sources religieuses de l’époque, de la pensée thomiste et des exégèses qui parcourent ce Quattrocento si prodigue en nouvelles pensées religieuses.

Histoire, histoire de l’art et théologie : l’auteur, Timothy Verdon, est lui-même historien, conservateur et prêtre. Depuis 1994, il est chanoine de la cathédrale Santa Maria del Fiore à Florence, où il dirige le Museo dell’Opera. L’homme de Dieu tente « d’élargir la lecture “d’ordre culturel” des peintures de Fra Angelico, tout en soulignant, cependant, que le sentiment religieux de leur auteur est lui-même culture, dans la mesure où, en plus d’être piété et dévotion, il est aussi théologie, mystagogie, exégèse biblique ».

Guido di Pietro, en religion « Fra Giovanni », connu en France sous le nom de « Fra Angelico », est né vers 1400, et a fait ses études à Florence sur les traces de Masaccio et Lorenzo Monaco. Ordonné prêtre en 1427, il poursuit sa carrière de peintre au service des plus grandes familles et ordres religieux de Florence et, consécration ultime, est appelé à Rome par le pape en 1445 pour travailler à une chapelle papale. En 1450, il est nommé archiprêtre de Florence et prieur du couvent San Marco. Le personnage est à la fois homme de Dieu et homme de peinture. Pour Timothy Verdon, les deux sont donc indissociables. Cependant l’ouvrage, destiné aux amateurs déjà éclairés de l’artiste, ne propose pas de retour factuel à sa biographie. L’auteur plonge d’emblée le lecteur dans le rapport de Fra Angelico aux textes bibliques : la Transfiguration, peinte à fresque au couvent San Marco, et représentant le Christ en gloire entouré de ses disciples, de Marie et de saint Dominique, est lue au travers des quatre Évangiles et des textes patristiques de Léon le Grand. Les Écritures renvoyant aux prophéties de l’Ancien Testament qui annoncent l’arrivée du Messie, Timothy Verdon s’appuie sur tout le corpus religieux pour saisir la portée morale de la représentation de Fra Angelico. Pour démontrer son parti pris, il dénombre 59 peintures sur 135 qui contiennent des épigraphes ou des livres lus : la méditation sur le texte tient une très large place dans le quotidien du moine dominicain au couvent de Fiesole.

Sang, humanisme…
Renonçant d’emblée à construire un récit chronologique, Timothy Verdon s’attache tout d’abord dans la première partie à certaines thématiques fortes. Les chapitres « Fra Angelico et le sang » ou « Fra Angelico et l’humanisme » donnent un aperçu riche et synthétique de la pensée de l’artiste. « L’Annonciation dans l’art de Fra Angelico » est aussi très éclairant. En comparant les cinq versions connues de ce thème, au travers de fresques, retables et prédelles choisis, l’auteur dresse un véritable panorama théologique, convoquant saint Justin de Naplouse, les Épîtres, le Cantique des cantiques ou encore saint Bernard de Clairvaux. L’importance et la qualité de l’iconographie aident également à comprendre les détails, comme un texte inscrit dans les broderies de la Vierge qui apparaît à l’œil nu comme simple filet d’or (dans l’Annonciation de San Giovanni Valdarno, Florence). « Donec veniat » (« jusqu’à ce qu’Il vienne »), est-il écrit, en référence à la Genèse et au sceptre donné par Dieu à son peuple jusqu’à la venue du Messie.

Un texte abscons
Plus de 60 pages sont consacrées aux travaux de Fra Angelico au couvent San Marco, où l’artiste peint ses œuvres les plus célèbres et où les deux mondes, celui des dominicains et celui du mécénat privé, dans lesquels il évolue se rencontrent. Ces travaux sont évoqués à l’aune d’un programme énoncé par les supérieurs de Fra Angelico : peindre dans les cellules des moines aurait été impossible sans l’aval explicite de saint Antonin de Florence, prieur de San Marco. C’est donc un projet iconographique placé sous le signe de la prière et des règles dominicaines.

La plupart des textes publiés sur Fra Angelico ont souvent privilégié les analyses stylistiques et les attributions : le présent ouvrage n’en fait presque pas mention. Ici, la lecture dominicaine et la relation typologique entre Ancien et Nouveau Testament prévaut. Passionnant pour les érudits, le texte sera probablement abscons pour qui n’est pas rompu aux discours théologiques.

Timothy Verdon, Fra Angelico, 2015, coéd. Actes Sud/Imprimerie nationale, « Hors Collection », 386 p., 140 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°447 du 11 décembre 2015, avec le titre suivant : Fra Angelico sous l’œil de Dieu

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