Samedi 29 février 2020

Actes

Des passants sans souci

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 15 septembre 2015 - 470 mots

Un colloque qui s’est tenu à la Sorbonne s’est intéressé aux figurants dans les tableaux de la Renaissance.

Qui sont tous ces regardeurs, flâneurs et autres voyageurs qui peuplent les arrière-plans des tableaux et fresques de la Renaissance ? Onze historiens de l’art se sont penchés sur la question en juin 2009, à l’occasion d’un colloque organisé par le Centre d’histoire de l’art de la Renaissance à l’université Paris-I (Panthéon-Sorbonne). Les Publications de la Sorbonne livrent aujourd’hui les actes de ce colloque.

Principalement axé sur la Renaissance italienne et les théories d’Alberti sur la perspective et la vraisemblance narrative, le débat a également concerné la peinture chinoise, les figures vues de dos dans les tableaux de Caspar David Friedrich ou encore les artistes que Claude Lorrain plantait devant un paysage.

Le rôle des flâneurs
Animer un arrière-plan avec des figurants relève aujourd’hui d’un art consommé sur les scènes d’opéra comme sur les plateaux de cinéma. En peinture, cette pratique va bien au-delà d’un simple agencement de figures comme autant d’« objets décoratifs ». Certes, une silhouette qui rétrécit au fur et à mesure que grandit la distance qui la sépare de la scène centrale a pour principal avantage de construire l’idée de perspective – un procédé que Jan Van Eyck a porté à la perfection. Mais, comme le déclinent les différentes communications du colloque, nombreux furent les peintres à investir ces personnages d’une dimension narrative, symbolique ou morale comme autant de rôles distribués. Dans la peinture chinoise, par exemple, les contemplateurs, écrasés par un paysage majestueux, sont censés transmettre leur sentiment d’humilité face à la nature. De la même manière, le flâneur de la Renaissance italienne surpris en état de méditation, et dont l’inactivité contraste avec « l’action » qui se trame au premier plan, traduit l’idée de « conscience » et transfigure la scène en spectacle. Ainsi dans la Tavola Strozzi (v. 1470-1490, Musée San Martino, Naples), Joana Barreto assimile les soldats sur les navires entrant dans la baie de Naples à des acteurs chargés de fournir les indications narratives et historiques de la composition, et les promeneurs sur la terre ferme à des spectateurs, garants du réalisme topographique du tableau.

Par-delà les indications d’échelle ou la vraisemblance narrative plaidée par Alberti, la présence de ces figurants a une autre justification : ceux-ci font le lien entre le spectateur et le tableau. Comme l’explique Matteo Gianeselli : « Grâce à la construction de l’image, le spectateur doit comprendre ce qui se passe. De la position de simple “regardeur”, il passe ensuite à celle de témoin, grâce à la prise de conscience induite par l’invitation de l’admoniteur. L’introduction de sa subjectivité émotionnelle le fait passer d’une attitude contemplative et méditative à une participation émotionnelle active. » Le clin d’œil adressé à la caméra date d’il y a plus de cinq siècles…

Regardeurs, flâneurs et voyageurs dans la peinture, sous la direction d’Anne-Laure Imbert, Publications de la Sorbonne, 2015, 256 p., 30 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°441 du 18 septembre 2015, avec le titre suivant : Des passants sans souci

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