Vendredi 20 juillet 2018

Miniatures persanes

Dans les méandres de Behzâd

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2005 - 425 mots

L’œuvre du célèbre miniaturiste du XVe siècle bouleverse notre vision de l’art figuratif en Islam médiéval.

Sur fond de motifs géométriques et d’inscriptions arabes évoquant l’intérieur d’un palais oriental, deux personnages stylisés « flottent » littéralement, sans aucune perspective ni profondeur, comme si l’artiste avait voulu représenter un songe... Cette enluminure de la fin du XVe siècle illustre l’histoire du prophète Joseph que tente de séduire la Dame Zolaykhâ, une anecdote extraite du Verger, recueil moral rédigé en vers persans au XIIIe siècle par le poète Saadi de Shîrâz. D’une grande délicatesse, le dessin a été réalisé par le maître Behzâd, véritable légende vivante en Orient, né vers 1465 et mort en 1535, originaire du royaume de Hérât (ville aujourd’hui située dans l’ouest du territoire afghan), ancien foyer des arts de la poésie. Surnommé le « Raphaël de l’Orient » par les collectionneurs parisiens, Behzâd aurait imposé son style aux nombreux illustrateurs des cours d’Istanbul, d’Ispahan ou de Delhi. À travers le catalogue et l’étude minutieuse de son œuvre, Michael Barry analyse plus largement le symbolisme et l’ensemble du système allégorique des peintures qui ornaient les manuscrits enluminés de l’Islam médiéval. « Jamais la correspondance exacte entre icône et spiritualité, en civilisation islamique, n’a été clairement établie. Ce refus paraît incroyable. […] Les icônes et textes attenants des XIVe, XVe et XVIe siècles sont là devant nous. Il s’agit maintenant, non plus seulement de les compulser, l’érudition s’y est attelée, mais de les déchiffrer », explique l’auteur, enseignant à l’université de Princeton, aux États-Unis, chercheur en langues et civilisations musulmanes, et auteur de différents textes sur le sujet. Largement illustré, l’ouvrage nous enseigne les grandes étapes de l’élaboration de cet art défini sous le titre générique de « miniature persane », depuis l’influence de la création chinoise au XIVe siècle jusqu’à l’apparition du style développé par Behzâd. Allant parfois à l’encontre des idées développées par ses confrères, Michael Barry dévoile le sens caché d’un personnage, geste, fleur, bijou, arbre, animal ou objet apparemment anodin exécuté par Behzâd ou l’un de ses disciples. Dans ses décors d’architecture, particulièrement dans l’illustration de Joseph dans le palais de la Dame Zolaykhâ, Behzâd a sciemment introduit des calligrammes reprenant des textes du maître Djâmi (1414-1492), éminente autorité religieuse à l’époque. Ces rapports entre un peintre de cour et un théologien musulman reconnu bouleversent notre approche d’un Islam traditionnel longtemps réputé pour son hostilité aux images et trop souvent réduit aux violences iconoclastes des dictatures religieuses.

Michael Barry, L’Art figuratif en Islam médiéval, éditions Flammarion, Paris, 2004, 400 p., 75 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°207 du 21 janvier 2005, avec le titre suivant : Dans les méandres de Behzâd

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