Mercredi 12 décembre 2018

Collectionneurs au XVIIe

Curieux des curieux

Un matériel nouveau considérable

Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1995 - 524 mots

Frappé au coin de l’érudition la plus parfaite, l’ouvrage d’Antoine Schnapper, Curieux du Grand Siècle, ne s’en lit pas moins comme un roman. Son sujet – l’étude des collectionneurs de peinture, de sculpture et d’objets d’arts (tapisseries, porcelaines, cabinets… ) dans la France du XVIIe siècle – ne peut certes rivaliser avec l’originalité du premier volume, Le Géant, la Licorne, la Tulipe (Flammarion, 1988) consacré aux collections d’histoire naturelle. Mais, pour être apparemment plus connu, le terrain n’en était pas moins miné, bourré de fausses pistes, mauvaises interprétations, conclusions hâtives lancées autoritairement par les partisans de l’histoire sérielle.

Antoine Schnapper apporte un matériel nouveau considérable, fondé assez souvent sur les travaux de maîtrise ou de doctorat de ses étudiants de Paris IV, mais aussi sur ses découvertes dans le minutier central. La masse de documents réunis lui permet de rectifier des conclusions erronées et de débrouiller des questions complexes mais essentielles, comme la nature exacte des collections du cardinal de Richelieu, les vicissitudes de la Vierge et Sainte Anne de Léonard ou l’histoire de la collection Jabach.

Avançant pas à pas, en retrait derrière ses collectionneurs regroupés par générations (génération de 1630) ou par fonctions (curieux ministres, financiers…), il a créé une galerie de portraits parfois replacés dans leurs "intérieurs", désormais indispensable pour une histoire sociale du XVIIe siècle, allant de l’obscur Balesdens à Louis XIV lui-même, finalement traité ici à l’égal de l’un de ses sujets curieux.

Ses recherches se sont centrées sur Paris, mais il s’attarde sur quelques figures provinciales pour son propos, comme l’un des seuls collectionneurs d’estampes, Michel de Marolles dans son abbaye de Villeloin, ou le montpelliérain Samuel Boissière : uniquement connue par des documents d’archives, sa collection montre tous les risques d’une interprétation péremptoire en l’absence des œuvres.

L’ouvrage d’Antoine Schnapper n’est fondé sur aucune méthodologie, mais donne sans cesse des leçons de méthode : comment se méfier d’un inventaire après décès et de ses estimations souvent sous-évaluées, comment distinguer dans un rassemblement d’œuvres ce qui est collection de ce qui est décor (le passage de la galerie au cabinet)…

Ceux qui travaillent aujourd’hui dans le marché de l’art apprécieront un tel livre : le chapitre d’introduction révèle tous les mécanismes de l’estimation, la responsabilité de l’expert, portraiture des marchands qui furent souvent des peintres, étudie les intermédiaires et la question des copies. Et le portrait de ces curieux, presque mis à nu, peut révéler un Boulle collectionneur, de sombres entreprises, des délits d’initiés et quelques autres malversations. Tout en s’en défendant, Schnapper dresse aussi une histoire du goût où se conjuguent la grande peinture italienne, les petits maîtres flamands et l’attrait progressif pour les contemporains français (clients et amateurs de Poussin).

Au-delà du pittoresque de certaines figures, l’historien trouvera enfin l’étude claire et pointilleuse de prestigieuses collections comme celle de Mazarin, La Vrillière, Richelieu, et la formation des collections royales. L’histoire des collections touche souvent à l’historique de trésors nationaux. Pour un bon siècle, ce livre aidera à la survivance du prestige de l’université française.

Antoine Schnapper, "Curieux du Grand Siècle, collections et collectionneurs dans la France du XVIIe siècle", Paris, Flammarion, 1994, 576 p, 295 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°10 du 1 janvier 1995, avec le titre suivant : Curieux des curieux

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