Théorie

Architectes de papier

Les architectes prennent la plume pour cerner et définir un métier à la complexité extrême, aux contradictions multiples

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 17 novembre 2010 - 658 mots

Si à Bruxelles l’apostrophe « espèce d’architecte » est considérée, depuis plus d’un siècle, comme une insulte bien sentie, à Paris l’expression « architecte de papier » enferme en elle une bonne dose de méfiance et une once de mépris.

Elle s’applique en général à cette cohorte d’architectes qui enseignent, écrivent, critiquent l’œuvre de leurs confrères, mais n’édifient pas… Depuis quelques années, pourtant, les architectes-praticiens  publient de plus en plus. Non pas des articles, chroniques et autres critiques publiés dans la presse – qu’elle soit généraliste, spécialisée ou professionnelle –, mais des livres souvent passionnants, parfois surprenants. On y parle bien sûr technique et performance, économie et sociologie, philosophie et contenu, art et création, forme et fond. Illustrant en cela une définition possible de la profession d’architecte donnée par l’Italien Renzo Piano : « C’est un métier pragmatique et très complexe. À 10 heures vous êtes poète ; à 11 heures bâtisseur ; à 12 heures sociologue… »
Mais en réalité, au fil de cette floraison éditoriale, on sent bien la volonté de tous ces architectes-écrivains qui consiste à cerner et définir un métier à la complexité extrême, aux contradictions multiples. D’en saisir l’insaisissable et de le partager avec le lecteur. De démontrer que l’architecture est matérialisation non des formes, mais des idées. Qu’elle est non pas connaissance de la forme, mais forme de connaissance.
À tout seigneur tout honneur, place d’abord aux deux Académiciens : Claude Parent, dont les Colères et passions livrent un vibrant plaidoyer en faveur d’une architecture inventive et libre de toute compromission, et Roger Taillibert, lequel avec Entrée principale témoigne que l’architecture, lorsqu’elle est ressentie comme une émotion, agit comme une thérapie. 

Chaos et coups de gueule
Citons ensuite deux Italiens qui comptent aujourd’hui : Renzo Piano, qui raconte dans La Désobéissance de l’architecte comment son architecture, se nourrissant des autres domaines de création (littérature, musique, cinéma…), résulte d’une réflexion éthique et esthétique ; Massimiliano Fuksas, lequel se ressource également aux autres processus de création contemporaine tout en y intégrant les passions politiques et sociales. Il témoigne avec Chaos sublime que, si l’architecture est sans cesse confrontée au chaos, alors l’architecte, pour lutter, doit y plonger à corps perdu.
Retour au calme avec la traduction en français d’un classique de 1923, Le Rythme en architecture, dans lequel Moisseï Iakovlévitch Guinzbourg exalte la notion de rythme considérée ici comme le fondement même du langage architectural ; et avec La Nature de l’architecte, où Denis Valode explore l’ambivalence de son activité, construite sur le réel mais relevant de l’imaginaire.
Viennent enfin les grands coups de gueule, tel celui de Franco La Cecla, dont le Contre l’architecture pointe du doigt la crise des banlieues, la détérioration de l’environnement, l’épuisement des ressources, et stigmatise l’architecture spectacle, l’architecture de marque, l’architecture envisagée en tant que communication culturelle ou marchande. Rudy Ricciotti livre quant à lui une édition revue et augmentée de son HQE, les renards du temple, au fil des pages duquel, avec sa fougue et sa combativité habituelles, il taille des croupières aux réglementations élaborées dans des officines obscures et au libéralisme triomphant.
Au total, une plongée au cœur d’un métier si complexe, si pluriel qu’il demeure indéfinissable. 

Claude Parent, Colères et passions (textes réunis et présentés par Pascale Blin), Éditions du Moniteur, 240 p., 25 euros, ISBN 978-2-281-1922-6.

 Roger Taillibert, Entrée principale (entretien avec Philippe Ungar), Editions Dilecta, 80 p.,14 euros, ISBN 978-2-916275-77-2.

 Renzo Piano, La désobéissance de l’architecte (conversation avec Renzo Cassigoli), éd. Arlea, 160 p., 15 euros, ISBN 978-2-86959-761-7.

 Massimiliano Fuksas, Chaos sublime (échanges avec Paolo Conti), Arlea, 144 p., 15 euros, ISBN 978-2-86959-889-8.

Moisseï Iakovlévitch Guinzbourg, Le rythme en architecture (préface Jean-Louis Cohen), Éditions Infolio, 144 p., 10 euros, ISBN 978-2-88474-591-8.

 Denis Valode, La nature de l’architecte, Éditions du Regard, 110 p., 16 euros, ISBN 978-2-84105-252-3.

 Franco La Cecla, Contre l’architecture, Arlea, 175 p., 15 euros, ISBN 978-2-86959-885-0.

 Rudy Ricciotti, HQE, les renards du temple, éd. Al Dante/Clash, 80 p., 13 euros, ISBN 978-2-84761-896-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°335 du 19 novembre 2010, avec le titre suivant : Architectes de papier

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