Mercredi 23 janvier 2019

Un trône inspiré de l’antique

L'ŒIL

Le 1 décembre 2003 - 668 mots

Comme souvent, les artistes devancent la mode dans les domaines des arts décoratifs et du design et appliquent aux meubles les principes esthétiques qu’ils expérimentent. Ainsi David lors de son séjour à Rome, de 1775 à 1779, est-il baigné dans le mouvement de « régénération des arts » lancé en Europe vers 1750 par des critiques comme Claude Nicolas Cochin en France ou Johann Winckelmann en Allemagne. Tous deux assimilaient le rococo à la décadence des arts et des mœurs. Le premier voulait que la raison et la vérité l’emportent, le second qu’elles s’appuient sur la liberté.
La Grèce est la grande référence, l’art grec, le critère, même si on ne le connaît que par des intailles ou des monnaies italiotes. Après une première vague de « goût grec », solides collages d’éléments architecturaux sur des formes éprouvées, les formes s’épurent et se veulent plus proches de la « noble simplicité » des anciens. À Rome David dessine monuments et sculptures ; Naples lui ouvre
les yeux sur la beauté grecque. À son retour à Paris, il commande à l’ébéniste Jacob des sièges pour orner son atelier et servir à ses grandes peintures « à l’antique ». « Les chaises courantes en bois d’acajou sombre, et couvertes de coussins en laine rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées sur celles dont la représentation est si fréquente sur les vases dits étrusques. Au lieu des deux bergères d’usage, on voyait d’un côté une chaise curule en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient en haut et en bas par des têtes et des pieds d’animaux, et de l’autre un grand siège à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni de coussin et de draperies rouges et noires », se souvient son élève Delécluze dans ses mémoires. Les licteurs rapportent à Brutus le corps de ses fils de 1788, nous donne une synthèse de la simplicité « néoclassique » de David.
À gauche du tableau, Brutus, interdit, vient de s’asseoir aux pieds d’une statue de Rome dans une chaise Klismos à la fois simple et massive, inspirée d’une célèbre statue d’un Poète assis du Capitole. À droite, la mère éplorée vient de se lever d’une sorte de trône. Drapés ou coussins amovibles sont les seuls éléments de confort de ces sièges « républicains », dont aucun rembourrage ou tapissage ne vient altérer la pureté linéaire. Au centre, un siège nu, seul, évoque
les absents. Cet ancêtre de la coque moulée des années 1960 est inspiré des trônes en marbre romains ou étrusques dessinés par l’artiste dans les collections romaines.
Mais ici, David renonce à toute ornementation, aucun rinceau d’acanthe n’anime la coque de bois qui unit le dossier et le piètement d’une seule ligne. Les vertus illustrées dans le tableau sont transposées dans la forme du fauteuil. La vertu d’un meuble ne dépend plus de la richesse de
ses ornements mais de la pureté de son contour, du délié de son volume, nous sommes aux origines du « design ». Seuls éléments dignes d’apporter un peu de confort, des coussins amovibles et des drapés à l’antique destinés à révéler plus qu’à cacher les formes. Aucun rembourrage superflu.
Les modèles « à l’antique » eurent beaucoup de succès, Talma demande à David des modèles pour ses pièces de théâtre, mais Jacob fournit aussi pour certains clients des modèles « enrichis » plus adaptés aux intérieurs qu’à la scène. En témoigne ce fauteuil auquel deux sphinx ajoutent une note de mystère et dont le rembourrage invite plus aux longues lectures qu’aux attitudes héroïques. De discrètes roulettes permettant de l’approcher de la fenêtre ou de la lampe. Le modèle du « trône confortable » connaîtra une longue vie. La fabrique Danhauser à Vienne en propose des versions tardives très domestiques où il devait faire bon s’endormir en écoutant une mélodie de Schubert.

Fauteuil d’époque Empire visible à la galerie Aveline, place Beauvau, 94 rue du Fg St-Honoré, Paris VIIIe, tél. 01 42 66 60 29.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°553 du 1 décembre 2003, avec le titre suivant : Un trône inspiré de l’antique

Tous les articles dans Marché

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque