ART CONTEMPORAIN

Thu-Van Tran, matière et mémoire

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 12 décembre 2019 - 619 mots

L’histoire du Vietnam, et en particulier la guerre chimique que le pays a subi, apparaît en filigrane du travail de l’artiste exposé à la galerie parisienne Almine Rech.
Paris. D’un point de vue plastique et poétique, les quatre grands dessins de Thu-Van Tran regroupés sous le titre « Rainbow Herbicides » sont vraiment très beaux. Réalisés au graphite sur papier, ils évoquent une mer de nuages, des volutes ouatées, hachurées de pluie et juste surmontées d’une balafre de six couleurs peintes à la bombe comme un mini-arc-en-ciel. Mais ils deviennent acides et encore plus intéressants lorsqu’on apprend que ces teintes orange, vert, blanc, rose, pourpre et bleu correspondent au sinistre « Trail Dust » (Traînée de poussière), du nom du code que les forces américaines donnèrent aux épandages toxiques auxquels ils eurent recours pendant la guerre du Vietnam. L’artiste a repris l’appellation pour l’intitulé de cette première exposition à la galerie Almine Rech. D’un seul coup, ces « agents » colorés n’ont plus le même goût et renvoient à l’« agent orange » qui pénétra les sols et dont les effets persistent. Ce changement de perception se confirme sur le mur d’en face où sont accrochés seize dessins sous le titre « Colors of Grey », qui montrent que, lorsque ces six couleurs sont superposées, tout devient gris – avec toutefois de subtiles nuances.

Le rapport au Vietnam (où l’artiste est née en 1979 et qu’elle a quitté à l’âge de 2 ans pour venir à Paris)apparaît à nouveau, sous l’angle archéologique cette fois, dans ces sculptures en céramique évoquant les ruines d’un temple. Ou encore avec At a Tortoise’s Pace (À pas de tortue) [voir ill.] une grande installation composée de trente tortues, en céramique également. Elles sont une retranscription onirique de celles que Thu-Van Tran a vues dans le temple de la Littérature à Hanoï, où 82 sages sont représentés par autant de tortues. Sur la carapace des siennes, l’artiste a disposé une page en céramique, livre ouvert sur l’histoire du Vietnam et en même temps feuille blanche, comme une nouvelle page à écrire, tournée, elle, vers l’avenir.
« Une dette de sentiments »
Des feuilles, le visiteur en découvre d’autres dans la salle suivante, mais beaucoup plus grandes, au sol et en bronze. Elles ont été moulées à partir de feuilles de bananiers, qui, telle une forêt pétrifiée, sont mortes calcinées au cours de la fusion du bronze. D’autres, plus petites, éparpillées, proviennent d’un hévéa. Thu-Van Tran utilise d’ailleurs également du caoutchouc sur trois autres toiles, comme pour une allégorie de la forêt primitive. Car si l’attrait pour la diversité des matériaux et des techniques est l’un des axes de sa démarche – « les matériaux m’intéressent parce qu’à la fois ils me confient leur histoire et je leur en confie une » –, ce n’est que pour mieux garder la mémoire, jouer sur l’empreinte et saisir le passage de l’effacé au vivant, du disparu au transformé. « Mon travail est lié à une dette de sentiments, ajoute-t-elle joliment. Ce que les faits ont créé chez moi, j’y réponds en relisant ces moments dans le champ de l’art, dans le champ esthétique. » On ne saurait mieux dire.

Situés entre 4 400 euros pour une tortue et 46 000 pour un grand dessin, les prix sont élevés. La galerie les justifie par le fait que Thu-Van Tran a été exposée à l’Arsenal dans le cadre de la Biennale de Venise de 2017 ; qu’en 2017 également elle figurait dans « Jardin infini. De Giverny à l’Amazonie » au Centre Pompidou-Metz ; que l’année suivante elle était nommée pour le prix Marcel Duchamp, et a donc été exposée au Centre Pompidou, lequel a acheté une œuvre ; qu’une exposition est prévue l’an prochain à la Kunsthalle de Bâle… Ce qui s’appelle avoir le vent en poupe.
Thu-Van Tran, Trail Dust,
jusqu’au 11 janvier 2020, Almine Rech, 64, rue de Turenne, 75003 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°535 du 13 décembre 2019, avec le titre suivant : Thu-Van Tran, matière et mémoire

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