Peut-on et veut-on sauver Drouot ?

Par Jean-Marie Schmitt · Le Journal des Arts

Le 6 novembre 1998

En juin, quand a été connue la dernière mouture de la réforme des ventes publiques, adoptée quelques jours plus tard par le conseil des ministres, la Compagnie de Paris intitula son communiqué : “C’est Drouot qu’on assassine�?... Le projet de loi pose d’ailleurs explicitement la question de sa survie dans un article imposant la répartition des actions de Drouot SA – jusqu’alors détenues par la Compagnie des commissaires-priseurs – entre les études. Dans l’incertitude actuelle, encore accrue par le report de l’examen du texte, il faut mesurer l’enjeu que représente Drouot, et peut-être faut-il que l’interprofession utilise le délai supplémentaire du calendrier parlementaire pour s’immiscer dans le patrimoine commun constitué par l’ensemble des professionnels du marché. C’est peut-être une condition de la survie.

PARIS - À force de résumer Drouot aux actions ou aux attentes des commissaires-priseurs parisiens, et le problème de Drouot à celui d’une sortie de monopole à indemniser, on a perdu de vue qu’il s’agit d’un ensemble d’actifs mais aussi du symbole le plus fort du marché de l’art en France, et à vrai dire dans le monde. Bref, au lieu d’en faire un centre d’intérêt collectif, qui concerne les marchands – premiers clients et fournisseurs les plus importants –, les experts – premiers conseillers, apporteurs de plus-values et de savoir faire –, les prestataires de service – transporteurs et logisticiens, éditeurs... – et jusqu’aux administrations patrimoniales, on a réduit Drouot à un actif financier détenu par une centaine de personnes et géré par une poignée de permanents, dont les copropriétaires les plus dynamiques se sont désintéressés. Les débats autour de la réforme n’ont rien arrangé, puisque les représentants de Drouot ont donné l’impression d’être plus soucieux de bénéficier de l’indemnisation la plus importante possible que de gérer un patrimoine commun aux opérateurs du marché mais aussi aux collectionneurs et amateurs.

Clarifier le fonctionnement
Pourtant, il est clair que Drouot est une valeur essentielle du marché, à condition d’en clarifier le fonctionnement et de la gérer dans l’intérêt de l’interprofession. Pour cela, il faut sans doute dénouer tout un écheveau de contradictions. Quelques exemples rendront compte de la complexité de la tâche.

Drouot, éclaté entre plusieurs lieux, c’est d’abord un nom et des marques (dites semi-figuratives parce qu’elles comportent le dessin du D de Drouot). Lorsque Drouot SA a été créée pour anticiper l’ouverture du marché et la possibilité de bien séparer les activités ministérielles et commerciales, on a bien pensé à apporter les baux des locaux – pour l’essentiel, propriété de la SCI des Commissaires-priseurs –, les équipements et agencements nécessaires à la gestion des activités, ainsi que le capital de la SEPSVEP qui édite La Gazette, source importante de revenus de l’ensemble.

Par contre, les marques existantes et celles déposées postérieurement à la création de Drouot SA, sont restées propriété de la Chambre de discipline des commissaires-priseurs. Conclusion pratique, le symbole Drouot reste entre les mains de la Compagnie des commissaires-priseurs. Si demain 90 % des études parisiennes décidaient d’opter pour le statut de société commerciale, et à terme de quitter la Compagnie, elles pourraient se voir empêcher d’utiliser la marque phare du marché de l’art, alors que les quelques études qui se confineraient au judiciaire pourraient continuer à l’utiliser : le D de Drouot, qui ne représenterait plus que quelques pour cent des études et ventes aux enchères parisiennes, flotterait sur les dispersions de mobilier de bureau ou d’équipements industriels, et les sociétés de ventes volontaires issues des études pourraient se trouver contrefacteurs de la marque qu’elles ont utilisée depuis des années. Volontaire ou non, cette situation confuse a conduit la profession à des situations étonnantes, voire dangereuses. Ainsi Drouot SA, société commerciale, a conclu un contrat avec sa filiale, la Sarl Drouot Estimation, lui imposant une redevance annuelle pour l’utilisation du logo – en fait, le D de Drouot, marque déposée – dont elle n’est pas propriétaire. En 1997, elle a encaissé près de 620 000 francs à ce titre. Cette imprudence juridique et fiscale est sans doute la conséquence d’une politique de “noyau dur” visant à garder la main sur les actifs stratégiques en prévision de l’ouverture du marché. Cette politique peut se comprendre, mais elle se dissout elle-même dans le mélange inapproprié des actifs et des activités ordinales et commerciales.

Les ressources de La Gazette
On retrouve la même difficulté pour la Sarl Drouot Estimation, dont le capital appartient à Drouot SA mais qui couronne toutes ses publicités de la mention Compagnie des commissaires-priseurs de Paris et de la marque propriété de la Chambre de discipline, comme si la Compagnie avait concédé à Drouot Estimation, société commerciale concurrente de fait des études parisiennes, une part du monopole qu’elle défend bec et ongles par ailleurs. Tout cela aboutit à une confusion complète au sein même des commissaires-priseurs.

On en voit la trace dans les débats à l’intérieur de La Gazette de l’Hôtel Drouot, dont les bénéfices importants apportent au “groupe” Drouot l’essentiel de ses liquidités. Jacques Boussac, en quittant récemment ses fonctions à la tête de La Gazette, insistait pour que la profession garde la maîtrise de l’outil éditorial de ses activités. M. de Perthuis, son successeur, devait de son côté batailler ferme pour que soient levées les pratiques anticoncurrentielles de La Gazette que lui autorisait sa position dominante, assise sur le monopole. Pour l’instant, on en a vu un premier résultat dans l’apparition de publicités de Sotheby’s et Christie’s, jusqu’alors “interdites d’insertion”. Mais cette logique devrait aussi conduire à éliminer les discriminations tarifaires entre les commissaires-priseurs et les autres annonceurs, qui contribuent largement aux excédents de la SEPSVEP/Gazette. Dans cette situation, la logique semblerait plutôt de conserver les réserves accumulées par La Gazette pour lui permettre de défendre ses positions dans un secteur qui va s’ouvrir à la concurrence. Pourtant, en septembre 1998, Drouot SA a prélevé, à titre de dividendes, la totalité du bénéfice 1997 de La Gazette et près de 15 millions de réserves accumulées pendant les précédents exercices, soit plus de 20 millions (plus les avoir fiscaux). Drouot SA ne s’en trouve pourtant guère enrichie pour autant, puisque la Compagnie parisienne a décidé de prélever sur elle 5 millions (rendus nécessaires par l’affaire Loudmer ?) et que les provisions qu’imposent à Drouot SA l’achat à un prix exorbitant de la Sarl détenant le bail des locaux de Drouot Estimation (environ 12 millions) et la dépréciation à prévoir sur le bail de Montaigne – évalué généreusement à plus de 11 millions lors de son apport à Drouot SA – font que Drouot SA, après huit ans d’existence, a des fonds propres à peine supérieurs à ceux décomptés lors de sa création, et que depuis des années elle tient son fonds de roulement d’un prêt consenti par La Gazette. Ceci signifie que Drouot SA n’est pratiquement pas viable dans les conditions de gestion actuelle.

L’échec de Drouot SA conduit actuellement à réfléchir au recours à des spécialistes de la gestion d’immeubles, au moins pour Drouot Richelieu, puisqu’on peut penser que Drouot Montaigne devrait être abandonné. L’idée est intéressante et devrait permettre de réaliser rapidement des économies de gestion. Mais le bailleur reste la SCI des Commissaires-priseurs de Paris.

Dès lors, on retrouve la question : Drouot doit-il rester enfermé, directement ou indirectement, dans la structure ordinale qui “truste” des actifs (marque, participations et immeubles) qui seront rapidement disproportionnés avec des activités ministérielles qui vont décroître très vite ? La réponse posera des problèmes juridiques, financiers et fiscaux difficiles, dont l’interprofession ne peut plus se désintéresser.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°70 du 6 novembre 1998, avec le titre suivant : Peut-on et veut-on sauver Drouot ?

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