Art moderne

Miró, l’artiste qui fait rêver les collectionneurs

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 19 mars 2004

Si l’œuvre joyeux et coloré de Miró a toujours bénéficié d’un intérêt soutenu de la part d’amateurs du monde entier, ses tableaux historiques des années 1920 reviennent sur le devant du marché.

PARIS - L’Oiseau au plumage déployé vole vers l’arbre argenté, cette composition poétique très colorée de 1953 adjugé 9,35 millions de dollars (58,6 millions de francs de l’époque) le 15 novembre 1989 chez Sotheby’s à New York, a longtemps été le record public inégalé pour Miró, suivi des Échelles en roue de feu traversant l’Azur, un tableau de la même année, également très coloré, qui a atteint 7,2 millions de dollars (35,8 millions de francs) en 1990 chez Christie’s à New York. « À l’heure actuelle, le marché, plus intelligent, sélectionne énormément : les œuvres des années 1920, plus difficiles d’accès, sont recherchées par certains collectionneurs », constate Olivier Camu, directeur du département d’art des XIXe et XXe siècles chez Christie’s et responsable des ventes d’art surréaliste. Le Portrait de Mme K. (1924), Paysage sur les bords du fleuve Amour (1927) et Danseuse espagnole (1924), des œuvres vendues le 6 novembre 2001 par Christie’s à New York et devenues trois des plus gros prix actuels pour l’artiste auréolés du pedigree « collection Gaffé », témoignent de cette évolution. « Ces tableaux qui réussissent aujourd’hui à faire de nouveaux records sont peu colorés, un peu secs, voire durs, donc non commerciaux, mais très rares et importants », commente le spécialiste de Christie’s.

Un grand coloriste
« Miró est un artiste surréaliste qui a su créer son propre style dès le départ, un peu comme Tanguy. On aime sa production à partir de 1924 jusqu’au milieu des années 1940, même si le langage change », note Andrew Strauss, expert et chef du département Art impressionniste et moderne de Sotheby’s. Outre son affiliation au mouvement surréaliste, lequel a le vent en poupe depuis quelques années sur la scène internationale, « on peut le classer comme un grand coloriste », ajoute l’expert. « Miró dépasse le mouvement surréaliste, confirme Olivier Camu. Les neuf Miró que nous avons vendus le 2 février (sauf une toile de 1944 qui n’a pas trouvé preneur, sans doute à cause de la technique utilisée, le frottage, qui a effrayé les acheteurs) n’étaient pas tous de la veine surréaliste. Mais, par leur côté onirique, et parce que ce ne sont pas des œuvres complexes ou intellectuelles, mais au contraire facile d’accès, ils sont tous partis auprès d’un large public d’amateurs. » Le lot 71 de ladite vente, Tête bleue et oiseau flèche, une toile de 1965 « très vive, très gaie », a atteint son estimation haute de 341 250 livres sterling (500 150 euros). Le n° 85, une grande Peinture de 1953 qui avait fait 450 000 dollars (502 760 euros) chez Sotheby’s le 7 novembre 2001, est montée à plus de 450 000 livres (660 000 euros) et, dans le haut du panier, une Peinture sur fond blanc historique de 1927 est partie à 677 250 livres (992 600 euros). « Entre tableaux historiques et peintures colorées, la demande est large et le marché, sain et solide pour Miró », résume Olivier Camu.
Même constatation pour les dessins, dont les années 1940-1950 sont aussi à l’honneur. L’artiste
culmine avec la série des Constellations à la gouache et huile sur papier, réalisée dans les années 1940-1941, « de vrais bijoux surréalistes, s’émerveille Andrew Strauss. Il en existe une vingtaine dans le monde dont la moitié en main privée. La dernière que nous ayons vendue, Nocturne, le 8 mai 2001, a fait 5,6 millions de dollars (6,2 millions de francs) à New York, deux fois l’estimation et, franchement, ce n’est pas une surprise… » « Ce sont des œuvres aux couleurs très contrastées, avec de petits personnages très manufacturés : on dirait du Calder sur papier », renchérit Olivier Camu. Selon Andrew Strauss, « le marché de l’art moderne est de plus en plus fondé sur l’émotion face à l’image, sur ce que le tableau dégage. C’est particulièrement net avec l’œuvre de Miró qui inspire humour et bonheur. Et c’est très positif ».

Pléthore d’estampes
L’estampe de Miró, qui représente 90 % du marché en volume, a aussi de beaux jours devant elle. L’artiste, plus que jamais grand public avec ce support, reste accessible esthétiquement et financièrement à ses fervents admirateurs. Ce grand nom de l’art moderne parle un langage reconnaissable par tous et ses planches de grands formats sont un argument supplémentaire pour la mise en valeur décorative d’un intérieur. « Avec Chagall, Braque, Matisse, Picasso, Lichtenstein et Warhol, les estampes de Miró comptent parmi les plus demandées. Dans nos ventes (en mai et novembre à New York, en juin et décembre à Londres), on en passe facilement une vingtaine, lesquelles se vendent très bien », indique Liberté Nuti, spécialiste du département des Estampes chez Christie’s. « Miró est un artiste prolifique qui a réalisé des centaines de lithographies et de gravures », note Susan Harris, l’expert de Sotheby’s. Les nombreux volumes des catalogues raisonnés de lithographies et de gravures témoignent de cette abondante production. « Il y a bien sûr une catégorie d’acheteurs d’œuvres surréalistes qui est à la recherche de belles petites eaux-fortes des années 1920 et d’ouvrages complets illustrés par l’artiste. Mais, pour le gros du marché, on observe un retour vers la couleur », poursuit Liberté Nuti. À cet égard, un Miró classique des années 1940-1960 (avec une édition de 50 à 150 exemplaires) vaut en moyenne de 3 000 euros à 15 000 euros.

Gravures davantage prisées
Les planches plus tardives, ses dernières eaux-fortes de la période 1976-1983, sont plus difficiles à céder, « sans doute parce que les techniques utilisées sont plus complexes mais aussi par manque de repères, le catalogue raisonné pour cette époque n’ayant été édité qu’en 2001 », suggère Liberté Nuti. Pour entrer dans le vrai domaine de collection, il faut préférer une estampe signée et numérotée. L’état de conservation impeccable d’une pièce fait la valeur d’un tirage par rapport à un autre ; sur ce seul critère, les prix peuvent varier considérablement. « Les lithographies, visuellement très intéressantes, ne font pas les gros prix, à part peut-être quelques rares planches issues des éditions de luxe de portfolios démantelés, à l’exemple des Suites pour Ubu Roi (Tériade, Paris, 1966) ou du Lézard aux plumes d’or, édités seulement à très peu d’exemplaires. Mais les gravures sont davantage prisées que les lithographies, pour leur travail sur la matière », nous apprend encore l’expert. Pour preuve, Équinoxe (1967), la grande planche (104 x 74 cm) dont tous les collectionneurs rêvent, remporte tous les suffrages : le 11 novembre 1994 chez Sotheby’s à New York, plus de 70 000 dollars (367 920 francs) étaient nécessaires pour emporter l’un des 75 exemplaires de la série qui mélange les techniques d’eau-forte, d’aquatinte et de Carborundum (substance qui donne des effets de matières), le tout traité en relief et en couleurs.
Le marché parisien n’est pas le mieux approvisionné en œuvres de Miró, y compris pour les estampes. Mais les pièces qui y sont présentées ne passent pas inaperçues aux yeux du public. Ainsi, Le Puisatier et la planche 11 du Passage de l’Égyptienne, deux eaux-fortes signées datant de 1969 et 1985, sont parties au prix honorable de 3 600 euros chacune chez Artcurial le 3 mars 2004 à l’hôtel Dassault.
Un dernier mot sur les faux auxquels n’importe quel artiste reconnu n’échappe pas : la Fondation Miró à Barcelone, le passage obligé des bonnes maisons de ventes, donne son aval aux pièces qui se présentent aux enchères lorsqu’on les lui soumet. Il est cependant recommandé d’être prudent pour les tirages de valeur moindre où la numérotation et parfois la signature sont absentes, et pour lesquels cette vérification coûteuse n’est pas systématiquement de mise.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°189 du 19 mars 2004, avec le titre suivant : Miró, l’artiste qui fait rêver les collectionneurs

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