Mercredi 12 décembre 2018

Louis-Ferdinand et les autres

Le manuscrit du “Voyage au bout de la nuit�? à Drouot

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 2 mars 2001 - 950 mots

Raturée, corrigée et annotée, la toute première version du Voyage au bout de la nuit de Céline, contant l’errance de Bardamu dans un monde féroce, sera mise en vente le 6 avril à Drouot-Montaigne par l’étude PIASA, avec le concours des experts Pierre Berès et Thierry Bodin. Cette vacation comprendra plusieurs autres importants manuscrits littéraires de Voltaire, Hugo, Delacroix et Gauguin notamment.

PARIS - “En revenant d’Amérique, j’ai tourné comme ça pendant des années autour de la place Clichy à faire des petits métiers du côté des Batignolles, sous la pluie ou dans le chaud qui dessèche la gorge en juillet. (...) Quand j’ai eu terminé mes cinq années de famine, j’avais mon titre. Alors, j’ai été m’accrocher en banlieue à la Garenne-Rancy. Je n’avais pas de prétentions – ni d’ambitions non plus. J’ai mis ma plaque à la porte. Les gens du quartier sont venus me voir, soupçonneux. Ils ont été demander au commissariat de Police si c’était vrai. Oui, qu’on leur a dit. Alors, on a répété dans tout Rancy qu’il y avait un médecin de plus.” Vous ne lirez nulle part ces quelques lignes relatant l’ouverture du cabinet médical de Bardamu aux portes de Paris, tout de suite après la porte Brancion. À moins d’acheter le manuscrit autographe du Voyage au bout de la nuit, premier roman de Céline, publié en 1932 chez Denoël et Steele, qui sera mis en vente le 6 avril chez PIASA (4-5 millions de francs). “La découverte du manuscrit jusqu’alors inconnu est un événement considérable”, insiste l’expert Thierry Bodin. Vendu par Céline le 29 mai 1943 au marchand de tableaux Étienne Bignou contre la somme de 10 000 francs et un petit tableau de Renoir, il n’avait depuis lors jamais refait surface. Ce gros volume de 876 feuillets (270 x 210 cm) est composé de cinquante chapitres abondamment raturés, biffés, corrigés. L’auteur n’a pas hésité à écrire au dos des feuillets, notamment pour le dernier chapitre recopié tardivement, vraisemblablement après la vente du manuscrit. “Il l’a copié au verso d’une trentaine de brouillons de la première version de Casse-pipe. Il lui a donné un aspect de premier jet d’une écriture très violente”, poursuit l’expert. Des hésitations apparaissent quant aux noms de certains personnages, pour le lieutenant de Sainte-Engence notamment baptisé, ici, Saint-Trapette. La vente comprend plusieurs autres manuscrits littéraires importants, œuvres d’écrivains, de poètes ou de musiciens. Tâtonnements, hésitations et interrogations prennent vie dans ces pages aux passages biffés, aux phrases ajoutées ou remaniées. En témoignent les 27 feuillets autographes des Misérables de Victor Hugo presque tous barrés d’un grand trait vertical indiquant qu’ils ont été utilisés (100-150 000 francs). Apparaît une première version de l’épisode où Fantine confie Cosette aux Thénardier, un long passage où sont décrites les deux petites filles des Thénardier, rayonnantes et joyeuses dans un cadre sinistre.

La Symphonie pastorale
Ces hésitations se trahissent dans un manuscrit musical de Ludwig van Beethoven, provenant d’un livre d’esquisses de La Symphonie pastorale (150-200 000 francs). Le compositeur a tracé à l’encre brune diverses esquisses et sous l’inscription “7ma Sinf” quelques mots difficiles à lire. Valery Larbaud a terminé les 618 pages du manuscrit définitif de Barnabooth à Florence quelques jours avant Noël 1912 (1-1,5 million de francs). Le manuscrit, rédigé à l’encre bleutée ou bleu noir sur papier vergé ligné, présente de nombreuses ratures et corrections. L’auteur modifie une date ou un lieu, supprime parfois une ou deux phrases, ajoute ou biffe un qualificatif. Le manuscrit autographe de L’Année des chapeaux rouges d’André Breton de 1924, le plus ancien des textes automatiques de ce recueil, présente de multiples variantes par rapport au texte définitif (40-50 000 francs). La fin du document réserve une jolie chute : “... j’étais arrivé à peupler mes jours d’adorables présences. Il faut vous dire que chacun de mes gestes décrochait en l’air comme une petite branche.”

Rédigées en 1934 et publiées en 1935, les épreuves corrigées du Temps du mépris permettent d’apprécier le travail de transformation du récit auquel se livra Malraux (50-60 000 francs). Évoquant l’aventure du révolutionnaire Kassner, militant communiste incarcéré dans un camp concentrationnaire en Allemagne, il écrit une première version qu’il biffe et re-rédige pour aboutir au texte suivant : “Il fallait attendre. C’était tout. Durer. Vivre en veilleuse, comme les paralysés, comme les agonisants, avec cette volonté opiniâtre et ensevelie, comme un visage tout au fond des ténèbres.”

Plusieurs très belles lettres complètent cet ensemble. De la main d’écrivains comme Sainte-Beuve (Lettre sur Victor Hugo, 10-15 000 francs), Voltaire (Lettre contre le fanatisme religieux, 50-60 000 francs) et Balzac (Candidature à l’Académie française, 20-25 000 francs) ou de peintres tels Gauguin et Delacroix. Ce dernier adresse, en 1821, une longue lettre à son ami Charles Soulier (20-30 000 francs). “La peinture, c’est la vie, écrit-il, c’est la nature transmise à l’âme sans intermédiaire, sans voile, sans règles de convention. La musique est vague, la poésie est vague, la sculpture veut la convention. Mais la peinture surtout en paysage est la chose même.” Paul Gauguin mentionne, lui aussi, la peinture dans une lettre écrite à Pont-Aven en septembre 1889 et adressée à Émile Bernard (100-150 000 francs). Il évoque “les moments de doute, les résultats toujours en dessous de ce que nous rêvons”, avant de faire l’éloge du destinataire de ce courrier. “Il est évident que vous êtes très doué et même que vous savez beaucoup. Que vous importe l’opinion des crétins ou des jaloux !”

- Les manuscrits seront montrés au public les 5 et 6 avril à Drouot-Montaigne. Les curieux peuvent aussi se rendre à la Bibliothèque nationale de France qui consacre une grande exposition aux “Brouillons d’écrivains�? (jusqu’au 24 juin, quai François-Mauriac, 75013 Paris, 01 53 79 59 59).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°122 du 2 mars 2001, avec le titre suivant : Louis-Ferdinand et les autres

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